Suite aux émeutes qui ont eu lieu en France le 17 octobre 2026, et dans la perspective d'une nouvelle journée de manifestations devant avoir lieu le 24 octobre et dont on craint les débordements violents, l'ancien premier Ministre Gabriel Attal aurait suggéré de suspendre temporairement et de manière ciblée (localisée) le fonctionnement des réseaux sociaux. Tentation qui refait surface, ici ou ailleurs dans le monde depuis plus de 15 ans, chaque fois que les sociétés sont confrontées à des situations d'émeutes (Reilly, 2011). Les réseaux sociaux ont été accusés de bien des maux, jusqu'à leur faire porter la responsabilité des violences sociales. Bloquer les réseaux sociaux : solution efficace ou illusoire?
Qui pratiques les coupures des réseaux sociaux?
Le blocage des réseaux sociaux reste exceptionnel dans les démocraties et demeure principalement la marque de pays aux régimes autoritaires, méthode qualifiée de manœuvre autoritaire dénoncée par les organisations de défense des libertés individuelles (Jay Stanley, 2019). Depuis les Printemps Arabes, les révolutions Twitter, nombre de gouvernants sont soucieux du contrôle de ces outils, conscients de leur rôle dans des mobilisations contestataires. En 2019, l'Inde comptait à elle seule près de la moitié des blocages enregistrés dans le monde (Rydzak, 2019) Ces pratiques se sont-elles depuis généralisées, répandues dans le monde?
Les quelques illustrations suivantes ont été réalisées en utilisant des données issues d'un travail de recension des coupures des réseaux sociaux dans le monde entre 2006 et 2023 (Al-Zaman, 2024). Les auteurs ont identifié 3 motifs principaux aux coupures des réseaux sociaux: 1) raison politique (66,9 %), 2) raison sociale (23,3 %), 3) raison sécuritaire (9,7 %).
La pratique est également très largement répandue dans le monde, en atteste la carte ci-après:
Quels sont les effets recherchés et produits?
Les effets produits par les coupures temporaires ou plus durables des réseaux sociaux dépendent de leur contexte (opérations militaires, émeutes, nature du régime politique, zones en état de guerre...) Elles peuvent viser à limiter la documentation de faits commis sur des théâtres d'intervention; réduire les capacités d'organisation des manifestants; limiter les risques de désinformation et d'influence étrangère... Les mobiles peuvent être multiples. Couper les réseaux sociaux ne garantirait pas pour autant une atténuation des violences: l'article publié par J. Rydzak en 2019 conclut que "les coupures d'information contraignent les participants à des actions collectives en Inde à privilégier les tactiques violentes, moins dépendantes d'une communication et d'une coordination efficaces, au détriment de la non-violence". Dans d'autres contextes (Printemps Arabes par exemple) la coupure des réseaux sociaux peut s'accompagner d'une recrudescence de la violence militaire et de la répression de l'opposition (Ghodes, 2015). En France cette mesure (blocage de TikTok) avait déjà été mise en œuvre en urgence en mai 2024 lors des émeutes survenues en Nouvelle Calédonie, avec pour objectif de désorganiser les manifestants. La mesure avait-elle alors produit les effets escomptés?
Bloquer les réseaux sociaux ne peut être qu'un instrument d'utilisation limitée dans le temps. Cette méthode ne produit pas d'effet à long terme, ni même à court terme et elle n'apporte certainement pas de réponses à des problèmes sociaux plus profonds. Les mesures de blocage sont par ailleurs rapidement contournées et n'ont qu'un effet limité sur les volumes des posts (Amarasingam, 2020). Enfin, bloquer les réseaux sociaux, ne serait-ce pas priver les services de police de sources d'informations, de moyens de surveillance, qui leur fourniraient des informations utiles à la gestion des foules émeutières?
Lire:
Al-Zaman, Md Sayeed (2024), “Global social media censorship”, Mendeley Data, V1, doi: 10.17632/r49ybxt5j4.1, https://data.mendeley.com/datasets/r49ybxt5j4/1
Amarasingam, Amarnath, et rukshana Rizwie. Turning the Tap Off: The Impacts of Social Media Shutdown After Sri Lanka’s Easter Attacks. ICCT, 2020. https://doi.org/10.19165/2020.1.07.
Gohdes, Anita R. « Pulling the Plug: Network Disruptions and Violence in Civil Conflict ». Journal of Peace Research 52, no 3 (2015): 352‑67. https://doi.org/10.1177/0022343314551398.
Reilly, Paul. « Social Media didn’t start the fire ». News. Lse.ac.uk, 2011. https://researchonline.lse.ac.uk/id/eprint/39069/1/blogs.lse.ac.uk-_social_media_didn%27t_start_the_fire.pdf.
Rydzak, Jan. « Of Blackouts and Bandhs: The Strategy and Structure of Disconnected Protest in India ». SSRN Scholarly Paper 3330413. Social Science Research Network, 7 février 2019. https://papers.ssrn.com/abstract=3330413.
Stanley, Jay. « Social Media Blackouts Are an Authoritarian Power Move ». International Organization. American Civil Liberties Union, 26 avril 2019. https://www.aclu.org/news/free-speech/social-media-blackouts-are-authoritarian-power-move.



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