Les cyberattaques qu'ont subies les ministères, les services de l'Etat tout au long de ces derniers mois, interrogeaient sur les capacités de nos institutions à assurer leur propre cybersécurité, c'est-à-dire celle de services essentiels à la nation, au fonctionnement de l'Etat.
On ne peut plus tenir le décompte des intrusions dans les réseaux et ordinateurs des administrations, des entreprises, des particuliers; on ne peut plus tenir le décompte des volumes de données à caractère personnel qui se sont évaporés dans la nature au cours des dernières décennies. Pas plus que l'on ne saurait décompter combien de systèmes ont été hackés au cours des dernières décennies: des frigos, certes, mais aussi des automobiles, des systèmes de distribution d'eau potable, des centrifugeuses nucléaires, des systèmes de caméras surveillance, systèmes dans les transports aériens, ferroviaires, etc.
Le niveau de gravité va-t-il cependant croissant? Tel que présenté par les médias on pourrait le penser. La prise de contrôle des niveaux de température des frigos de supermarchés porte atteinte à la sécurité alimentaire des populations; le piratage des frigos d'un centre de conservation de sang porte également atteinte à la sécurité sanitaire; mais les piratages de systèmes de distribution d'eau relèvent du même type de mise en danger des populations, de même que les tentatives de piratages des aéroports, des automobiles, etc. On en recense plusieurs cas au cours de la décennie qui vient de s'écouler, et parfois même plus tôt.
Ce qui inquiète probablement le plus aujourd'hui les garants de notre (cyber)sécurité nationale, c'est l'origine de ces attaques.
Mais qui peut aujourd'hui en vouloir à nos frigos? Il ne suffit pas de considérer la nature de la cible qui est touchée par les cyberattaques pour se faire une idée précise de l'identité ou du type de hacker à la manoeuvre. Dans le cas présent le cybercrime organisé pourrait être à l'oeuvre. Bien plus simplement, le ou les hackers pourraient se trouver chez nous, au sein de nos propres populations. Il pourrait s'agir d'apprentis hackers, de jeunes en recherche d'adrénaline, ou même de hackers confirmés, de criminels de carrière, mais agissant là, pratiquement sous nos yeux, de chez nous. Mais on ne peut s'empêcher d'envisager l'hypothèse d'opérations plus stratégiques menées par des puissances étrangères. Le contexte international invite à la considérer: nombre de pays européens touchés par les cyberattaques sont aussi des soutiens de l'Ukraine. Nombre d'Etats sont également dans des moments politiques difficiles, instables. Alors représailles, tentatives d'intimidation, opérations de guerre hybride, véritables attaques visant à inquiéter les populations? L'absence de revendication écarte l'hypothèse du terrorisme, mais la pratique y ressemble. Les pistes sont donc nombreuses. Rappelons que les Etats (certains tout du moins) ont appris de longue date maintenant à mener des cyber-opérations parfois insidieuses, durables, parfois plus spectaculaires. L'opération la plus symbolique à cet égard reste l'attaque Stuxnet menée contre l'Iran, qui avait visé des centrifugeuses nucléaires. En matière de "gravité" les attaques contre les frigos des supermarchés ne font pas encore jeu égal. Mais pourraient à terme produire des effets non moins déstabilisateurs.