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Thursday, March 26, 2026

Concepts, théories : L'erreur humaine source des cyber-incidents

L'article que propose Swapnali N Tambe-Jagtap (chercheur au K. K.Wagh Institute of Engineering Education & Research, Nashik, MH, India) développe l'hypothèse suivante: l'erreur humaine est la cause principale des cyber incidents. Les organisations se concentrent sur les aspects techniques, mais négligent le facteur humain, souvent maillon faible de la chaine de cybersécurité. L'article énumère ces actions humaines qui contribuent aux cyber vulnérabilités et identifie quelques méthodes permettant de réduire ces risques, toujours centrées sur l'humain. Chiffres à l'appui, l'article s'efforce de démontrer l'efficacité des mesures : grâce à la formation des individus, sensibilisation, des outils de gestion adaptés, combinées à l'utilisation d'outils de détection assistée par IA...) le taux de phishing est réduit sensiblement, les erreurs de gestion des mots de passe sont divisées de moitié, les temps de réponse aux incidents sont considérablement réduits... Cependant ces résultats ne peuvent être obtenus si l'on maintient une approche traditionnelle où l'utilisateur est passif. L'auteur plaide pour un modèle coopératif de cybersécurité, dans lequel doivent interagir de manière continue utilisateurs, développeurs, analystes de cybersécurité. Bien sûr, ces efforts ne font pas totalement disparaître toutes les failles humaines. Mais ils contribueraient de manière très significative à une amélioration de la cybersécurité dans les organisations. L'étude évalue des améliorations à court et moyen terme, mais ne peut donc rien dire des évolutions à long terme. Or ce point est essentiel, car les comportements et pratiques sécuritaires sont susceptibles de se transformer au fil du temps (dégradation, usure?). D'autre part, il est nécessaire de s'interroger sur la fiabilité des systèmes d'IA utilisés pour détecter des erreurs comportementales humaines, ces systèmes étant susceptibles de générer des alertes erronées. 

A lire: Tambe-Jagtap, Swapnali. « Human-Centric Cybersecurity: Understanding and Mitigating the Role of Human Error in Cyber Incidents ». SHIFRA 2023 (juillet 2023): 1‑7. https://doi.org/10.70470/SHIFRA/2023/007.

Wednesday, March 25, 2026

Concepts, théories: Cyber Empire (Russia)

Pour étendre son influence internationale, la Russie tente d'exporter massivement ses cyber-technologies dans le monde. Elle s'appuie pour cela sur la promotion de ses entreprises de cybersécurité (au rang desquelles Kaspersky Lab., Positive Technologies, Cyberus Foundation) en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique latine. Les technologies sont vendues comme autant d'instruments de souveraineté numérique contre l'influence occidentale, mais permettent aussi à Moscou de renforcer son emprise sur les infrastructure numériques étrangères (accès aux infrastructures critiques). L stratégie permet encore de former les cyber-experts étrangers, en influençant leurs perceptions de la menace. 

Notons que cette stratégie n'a rien de très original. Elle fut initiée et concrétisée avec le succès que l'on connait, par les Etats-Unis tout d'abord, par la Chine ensuite. Il s'agit de conquérir des marchés étrangers et d'en tirer des avantages stratégiques sur le plan politique. Les deux aspects (commercial et politique) vont de pair. Mais cette stratégie est, contrairement aux USA et à la Chine, récente pour la Russie (elle aurait été mise en œuvre à partir de 2024). 

L'exportation des technologies cyber est donc pour la Russie un levier géopolitique pour étendre son influence dans le monde. Mais on s'interrogera tout de même sur l'efficacité de cette stratégie: confère-t-elle à la Russie un réel pouvoir d'influence sur les pays clients, au-delà de l'influence ou dépendance technologique? 

A lire: Soldatov, Andrei, et Irina Borogan. « Putin’s New Cyber Empire ». Foreign Affairs, 25 août 2025. https://www.foreignaffairs.com/russia/putins-new-cyber-empire.

Concepts, théories: Cyber Diplomacy

Observer les pratiques de la cyberdiplomatie permet de discuter du rôle de l'expertise dans l'émergence et l'institutionnalisation des nouvelles formes de la diplomatie, nouveaux espaces de négociation. L'expertise est désormais un outil central en diplomatie, qui définir les pratiques diplomatiques dans les domaines émergents tels que le cyber où l'on peut voir à l'œuvre l'interaction entre expertise techniue, compétences diplomatiques, cadres institutionnels. La conjonction de ces trois dimensions façonne l'émergence et la définition des enjeux, leur institutionnalisation et l'évolution du rôle des diplomates appelés désormais à jouer un rôle de médiateur entre savoirs disciplinaires (technique, juridique, politique). Les nouveaux diplomates devraient donc être des individus capables d'une hybridation des compétences (technique et politique) et sachant s'appuyer sur des réseaus d'experts. 

L'article de Johann Ole Willers et Lars Gjesvik s'appuie sur une étude qui a porté sur l'évolution des pratiques diplomatiques au sein du GGE (Groupe d'experts Gouvernementaux des Nations Unies) sur la cybersécurité. Leur travail mobilise des théories issues de la sociologie de l'expertise (comment l'expertise façonne à la fois problèmes et solutions en diplomatie), des études sur les pratiques diplomatiques (pour analyser l'interaction entre compétences diplomatiques traditionnelles et connaissances techniques) et des travaux sur l'institutionnalisation (comme les cadres initiaux, tels que le désarmement, influencent durablement les négociations). 

Un point nous paraît particulièrement intéressant ici: l'influence durable du cadre initial. Les négociations internationales sont marquées par le cadre du désarmement, qui limite la participation des petits Etats et des acteurs non-étatiques, et qui privilégie les enjeux de sécurité internationale. Les petits pays, ou moins dotés en ressources, ont du mal à imposer leur voix. Les nouveaux thèmes qui émergent tels que le cyber capacity-building ou les droits de l'homme, restent subordonnés aux priorités de sécurité.   

Lire: Johann Ole Willers, Lars Gjesvik, Diplomacy in the age of expertise: the case of cyber diplomacy, International Affairs, Volume 102, Issue 2, March 2026, Pages 513–534, https://doi.org/10.1093/ia/iiaf271

Tuesday, March 24, 2026

Concepts, théories: endangered AI

La domination américaine dans le champs de l'IA serait menacé par la faiblesse de ses cyberdéfense. Sans réaction rapide, les adversaires ne cesseront d'exploiter, voler et dépasser les innovations américaines. Telle est l'idée directrice de l'article de Fred Heiding et Chris Inglis publié dans Foreign Affairs le 11 mars dernier. L'IA est une ressource essentielle à la puissance, mais elle est fragile car elle repose sur une infrastructure vulnérable (infrastructure multicouche comprenant matériel, données, logiciels, expertise humaine, vaste écosystème peu sécurisé, leurs acteurs privilégiant la vitesse à la sécurité). La cybersécurité est donc l'une des conditions de la domination technologique et géopolitique. Mais il ne faut pas compter sur les initiatives du privé pour y parvenir. En effet, nous disent les auteurs de l'article, la complexité croissante de ces système rend peu probable leur sécurisation sans une intervention du gouvernement américain pour les y contraindre et pour orchestrer le tout, et désigner les systèmes d'IA et leurs chaînes d'approvisionnement comme un secteur d'infrastructures critiques. 

Heiding, Fred, et Chris Inglis. « America’s Endangered AI ». Foreign Affairs, 11 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/united-states/americas-endangered-ai

Concepts, théories: Cyber Realism

L'accord passé en 2015 entre les Etats-Unis et la Chine, tentait d'esquisser une approche diplomatique au traitement des cyberattaques (à des fins de renseignement/espionnage), en particulier provenant de Chine. Une approche qui se distinguait des méthodes habituelles, consistant à considérer les cyber-menaces sous le seul angle technique. L'une ne se substitue pas à l'autre, mais elles se complètent. Pour l'approche politique, on constatera qu'elle fut d'effet relativement limité puisque la diminution de l'intensité des attaques contre les entreprises américaines fut d'assez courte durée, et retrouva sa vigueur lorsque le gouvernement Trump réaffirma une posture américaine plus ferme, notamment sur le plan commercial, vis-à-vis de la Chine. 

Selon Dmitri Alperovitch (voir référence en fin d'article), l'accord a échoué (à pacifier les pratiques dans le cyberespace entre les deux puissances), mais reste néanmoins un modèle prometteur, car l'approche technique (défensif, dissuasion...) n'apportera jamais, seule, de réponse satisfaisante. Car les cyberattaques sont le symptôme des tensions géopolitiques, elles sont étroitement liées aux conflits, aux rivalités, aux ambitions des Etats. 

Nous déduisons donc de cette grille de lecture: 

- sans tensions géopolitiques il n'y aurait pas de tensions dans le cyberespace, notamment des postures agressives. Or ce point de vue ne saisit pas selon nous toute la réalité du cyberespace. On doit envisager la possibilité d'une exploitation offensive/agressive du cyberespace même en dehors de tensions géopolitiques spécifiques pré-existantes. le cyber n'est pas uniquement le reflet du "réel" politique. Il peut aussi être à l'origine de nouvelles tensions géopolitiques. En somme le cyberespace ne permet pas uniquement de prolonger la compétition des puissances (réalisme), mais il peut en être le moteur premier.  

- Les intérêts stratégiques nationaux seraient le moteur principal des cyberattaques. Mais ne peut on envisager que des intérêts autres que ceux de l'Etat soient en jeu (exemple: gouvernement kleptocratique)?

- L'une des réponses clefs aux cyber-menaces serait de nature politique, par la coopération internationale, par les accords internationaux, par le dialogue... Mais cela suppose, et l'exemple de l'accord de 2015 le montre bien, qu'il y ait volonté réelle de pacifier les relations dans le cyberespace (et en d'autres domaines) et continuité de l'effort (or les transitions politiques au sein même des Etats remettent en question ces accords qui restent fragiles). 

- Les réponses techniques ne sont certes pas la meilleur approche (la débauche d'efforts en cybersécurité n'a guère enrayé les phénomènes agressifs, offensifs, criminels, guerriers...) mais on ne peut s'en passer. Il n'y a donc aucune réponse véritablement satisfaisante face aux cyber-menaces: ni le technique ni le politique n'y mettent fin.  

A lire: Alperovitch, Dmitri. « The Case for Cyber-Realism ». Foreign Affairs, 14 décembre 2021. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2021-12-14/case-cyber-realism.

Monday, March 23, 2026

Concepts, théories: kleptocratie américaine

Comment expliquer ou caractériser, à l'aide quelle grille de lecture, la politique étrangère du gouvernement Trump? Telle est la question qu'adresse l'article d'A. Cooley et Daniel Nexon publié dans Foreign Affairs le 17 février 2026. 

Cooley, Alexander, et Daniel Nexon. « The Age of Kleptocracy ». Foreign Affairs, 17 février 2026. https://www.foreignaffairs.com/united-states/age-kleptocracy-cooley-nexon.

Les auteurs font l'hypothèse suivante: la politique étrangère de Trump ne peut pas être comprise à travers les cadres théoriques classiques (réaliste, intérêt national, approche transactionnelle), car elle est une politique kleptocratique, c'est-à-dire celle d'un système où l'action internationale de l'Etat est subordonnée à l'enrichissement personnel du dirigeant et de son entourage. L'objet premier de sa politique n'est pas l'intérêt national, mais privé. La politique étrangère est instrumentalisée, la distinction entre intérêts publics et privés est brouillée. L'approche transactionnelle est également dépassée car elle ignore la dimension prédatrice. Cette stratégie kleptocratique passe par une désinstitutionalisation systématique (démantèlement des institutions et des efforts menés de longue date dans la lutte contre la corruption internationale), une diplomatie personnalisée (quand la diplomatie est confiée à des personnes de la famille) et se solde par une déstabilisation de la démocratie. Les auteurs s'inquiètent de la pérennité de la gouvernance kleptocratique, survivant à l'ère Trump. Dans les régimes néopatrimoniaux transforment les Etats en extensions de leurs autorité (personnelle ou de parti). Dans les régimes kleptocrates la corruption est une fin en soi. La politique étrangère sert alors à détourner des ressources, créer des rentes, redistribuer richesse et pouvoir vers les proches. 

Sur la théorie de la "vague patrimoniale", lire : 

Hanson, Stephen E., et Jeffrey S. Kopstein. « Understanding the Global Patrimonial Wave ». Perspectives on Politics 20, no 1 (2022): 237‑49. https://doi.org/10.1017/S1537592721001195.

Tuesday, March 17, 2026

Livre de Yoann Nabat, "Surveiller et ficher - Portrait d'un pays sous contrôle", avril 2026.

Parution prochaine (10 avril 2026) du livre de Yoann Nabat (MC en droit privé et sciences criminelles à l'Université Bordeaux Montaigne) intitulé "Surveiller et ficher - Portrait d'un pays sous contrôle" aux Éditions Divergences.