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Monday, June 22, 2026

Concepts, théories: Noosphère

La noosphère est une notion philosophique imaginée durant la première moitié du 20° siècle par le théologien Teilhard de Chardin, par le mathématicien français Edouard Le Roy et le géochimiste russe Vladimir Vernadsky (D. Ronfeldt, J. Arquilla, 2020) et qui peut être définie comme la "couche pensante (humaine) de la Terre, constituant un règne nouveau, un tout spécifique et organique`` (C. Cuénot, Nouv. Lex. Teilhard de Chardin, Paris, éd. du Seuil, 1968) (CNRTL) Le dictionnaire Robert la définit comme "le monde de la pensée (figuré par une couche se superposant à la biosphère)", mais serait par trop réductrice (François Rigaux, 2007). Car la noosphère va au-delà et introduit l'idée de "cerveau des cerveaux", de "cerveaux collectif" qualifié de "Machine". Ce réseau de cerveaux est étroitement lié aux développements des outils de télécommunication ("l'extraordinaire réseau communications radiophonique et télévisuelle... nous reliant déjà tous dans une sorte de co-conscience 'éthérée'...")  et de l'informatique ("... la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui, grâce à des signaux combinés à raison de plusieurs centaines de mille par seconde... parce qu'elles augmentent en nous le facteur essentiel ... de la 'vitesse de pensée' sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche". (cité dans François Rigaux, 2007). La notion sera reprise par McLuhan puis par Manuel Castells qui la définit comme "le système de communications et de représentations où se forment les concepts et où se constituent les modèles de comportement" (M. Castells, 2001). D. Ronfeldt et J. Arquilla (2020) consacrent un long rapport à la notion de Noopolitique directement déclinée de celle de noosphère. La noopolitique est ici proposée comme étant un concept essentiel à l'adaptation de la grande stratégie américaine à l'ère de l'information car elle permet de privilégier le soft power, et doit se substituer à la realpolitik qui privilégie quant à elle le hard power. Cette approche se réapproprie donc la notion de Teilhard de Chardin, l'objectif étant de lutter contre les formes obscures ("dark forms") de la noopolitique déployées par les adversaires de l'Amérique: "weaponized narratives, strategic deception, epistemic attacks". Ce rapport de 2020 reprend et prolonge les idées formulées par les deux auteurs dans leur publication de 1999: "The Emergence of Noopolitik: Toward an American Information Strategy". Ces deux auteurs américains, dont les travaux s'inscrivent dans des projets financés par la défense américaine, distinguent cyberspace, infosphere et noosphere. La noosphere (rapport de 1999) est "the broadest informational realm of the mind" qui intègre le cyberespace (ie. le Net) et l'infosphere (cyberespace + media). La noopolitique est une pratique de politique étrangère spécifique à l'ère de l'information et qui met l'accent sur le soft power (valeurs, normes, lois, éthique) sans que pour autant le hardpower soit dépassé. La noopolitique n'est pas un substitut au hardpower. Elle n'est pas non plus une politique universelle, car elle doit être adaptée aux contextes, aux pays dans lesquels elle s'applique, etc.  

Lire

Arquilla, John, et David Ronfeldt. The Emergence of Noopolitik: Toward An American Information Strategy. RAND Corporation, 1999. https://www.rand.org/pubs/monograph_reports/MR1033.html.

Castells, Manuel. La Galaxie Internet. Fayard. Paris, 2001.

Rigaud, François. « De la noosphère à la noopolitique – la mise en réseaux du savoir et du pouvoir ». In Liber amicorum Paul Martens, Larcier Eds. Bruxelles, 2007. https://www.sfdi.org/wp-content/uploads/2014/08/RIGAUXnoos.pdf.

Ronfeldt, David, et John Arquilla. Whose Story Wins: Rise of the Noosphere, Noopolitik, and Information-Age Statecraft. RAND Corporation, 2020. https://doi.org/10.7249/PEA237-1.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 22 juin 2026.  

Friday, June 19, 2026

Concepts, théories: Victory / Victoire

Victoire, défaite, gagner, perdre... des notions qui sont, de manière permanente, au cœur de l'actualité internationale. 

La guerre appelle de nombreuses analyses. Notamment sur les conditions du chemin vers la victoire. La dimension technologique est l'un des instruments majeurs de cette quête de victoire. Les évolutions technologiques peuvent redéfinir les guerres, mais ne pas pour autant permettre d'emporter la victoire dans la guerre. Raphael S. Cohen évoque par exemple les limites de la reconfiguration des guerres du fait des transformations de la puissance aérienne (R.S. Cohen, 2025). Cet article évoque les croyances ou certitudes qui ont parcouru les sphères militaires tout au long du 20° siècle, selon lesquelles la puissance aérienne pouvait assurer à elle-seule la victoire dans la guerre. Croyance qui s'est également étendue à d'autres innovations technologiques ces dernières décennies: la domination de la sphère informationnelle et celle du cyberespace en particulier devait permettre de remporter les guerres sans même engager de troupes sur le terrain. Victoires permises non seulement par la capacité à détruire les forces de combat de l'ennemi mais aussi sa force ou résistance mentale.

Ces considérations portent sur la manière d'atteindre la victoire, de gagner les batailles. A quoi se mesure, s'évalue, se reconnaît la victoire? Y a-t-il des éléments objectifs de victoire? Comment peut être définie la notion de "victoire"? 

La victoire est le "succès remporté à l'issue d'un combat, d'une bataille, d'une guerre"; l' "avantage décisif marquant l'achèvement d'une guerre". (CNRTLSelon l'Oxford Dictionary, la victoire désigne l'état dans lequel se trouve qui a surmonté un ennemi ou un adversaire dans un combat, une bataille ou une guerre ; la suprématie ou la supériorité obtenue à la suite d'un conflit armé. Mais d'autres définitions sont proposées par les chercheurs: la victoire est l'atteinte des objectifs de guerre, tels qu'ils sont définis au départ puis éventuellement redéfinis au cours de la campagne (Gabriella Blum, 2013). Cette définition ne présume rien de la légitimité des objectifs, ni des moyens mis en oeuvre, ni ne limite les objectifs à leur dimension militaire. Ils peuvent donc être politiques, économiques... Détruire l'armée ennemie n'est donc ni une condition nécessaire ni une condition suffisante. Victoire militaire et victoire politique peuvent être décorrélées. Il n'y a victoire que lorsque l'un des belligérants atteint tous ses objectifs. "Prime Minister Benjamin Netanyahu said that the war against Hamas will not end until Israel achieves all of its objectives. ... What will happen? An absolute victory.” (Colin P. Clarke, 2024) La question est: quels sont ces objectifs? Les USA veulent-ils reconfigurer le Moyen-Orient? Si oui, est-ce fait ou est-ce que cela sera possible désormais? Qui des USA ou de l'Iran a véritablement gagné la guerre initiée en février 2026? L'accord signé le 17 juin 2026 a-t-il désigné vainqueur et perdant? Chaque camp crie victoire signifiant ainsi à l'autre qu'il a perdu. Victoire et défaite seraient donc question de points de vue, des notions empreintes de subjectivité, laissées à l'appréciation de chacun? Pour les uns les USA ont gagné (le président D. Trump ne cesse de l'affirmer: “Regardless of what happens, we win. We’ve totally defeated that country.” (cité dans D. Tierney, 2026), pour les autres l'Iran sortirait gagnant car Téhéran aurait atteint ses objectifs stratégiques (N. Bajoghli, 2026). Mais concrètement que veut dire "victoire"?  Comment sait-on qui a gagné? 

La victoire est par ailleurs une réalité subjective: "il n'existe aucun moyen objectif de juger qui gagne et qui perd une guerre. En réalité, la victoire est subjective." (D. Tierney, 2026)  La victoire n'est pas une condition objective et mesurable. Elle est avant tout une évaluation ou un jugement porté sur le résultat d'une guerre (J. Bartholomees, 2008). Ce qui compte, c'est l'évaluation du résultat de la guerre. La victoire est un état dans lequel on estime à la fois que les objectifs poursuivis ont été atteints, et dans quelle mesure ils l'ont été, si on en est satisfaits ou non; et que la guerre a eu un effet positif sur les problèmes politiques qui étaient à l'origine de la guerre.

Lire

Bajoghli, Narges. « Iran’s Long Game ». Foreign Affairs, 26 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/iran/irans-long-game.

Bartholomees, J. « Theory of Victory ». Parameters, The US Army War College Quarterly, vol. 38, no 2 (2008): 25‑36. https://doi.org/10.55540/0031-1723.2419.

Blum, Gabriella. « The Fog of Victory ». European Journal of International Law 24, no 1 (2013): 391‑421. https://doi.org/10.1093/ejil/cht008.

Clarke, Colin P. « The Counterinsurgency Trap in Gaza ». Foreign Affairs, 5 février 2024.

Cohen, Raphael S. « The False Promise of Strategic Bombing ». Foreign Affairs, 18 février 2025.

Tierney, Dominic. « The Iran War Is an Expectations Game ». Foreign Affairs, 21 avril 2026. https://www.foreignaffairs.com/iran/iran-war-expectations-game.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 18 juin 2026.  

Wednesday, June 17, 2026

Concepts, théories: Cyberpolitique / Cyberpolitics

De la politique ...

Qu'est-ce que la politique? Qu'est-ce qui est politique? La politique est "science et pratique du gouvernement", "manière particulière de gouverner, principes d'action, conduite dans le domaine public", "activité relative à l'exercice des pouvoirs dans un État", "science des affaires de l'État, affaires de l'État" (voir CNRTL). "La" politique désigne « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou influencer la répartition du pouvoir, soit entre les États, soit entre divers groupes au sein d’un même État » (Max Weber, 1919). Le titre de l'ouvrage d'Harold Lasswell (1936) tient souvent lieu de définition de la politique: "Politics: Who Gets What, When, and How". L'approche systémique de la politique formulée par David Easton (ses ouvrages de 1953 et 1965) fournit un cadre conceptuel de référence (la politique est définie comme those interactions through which values are authoritatively allocated for a society”). 

En anglais, "politics" (à ne pas confondre avec policy, qui désigne les politiques publiques, les programmes d'action, les mesures adoptées par les gouvernements) se réfère aux rapports de pouvoir, luttes d'influence, conflits d'intérêts, processus de décision collective, etc. Elle renvoie ici en effet à l'ensemble des rapports de pouvoir, conflits, négociations, processus de décisions qui déterminent la distribution, le contrôle, les modalités d'utilisation des ressources, règles, capacités de communication entre acteurs sur la scène internationale. En RI, la politique internationale (international politics) s'intéresse à la manière dont les acteurs internationaux (États, organisations internationales, entreprises, ONG, groupes transnationaux) utilisent, contrôlent, contestent ou gouvernent des ressources, des capacités, des systèmes afin de défendre leurs intérêts et d'accroître leur pouvoir. Dans le titre "The International Politics of Communication" (Alan Chong, 2025), que l'on traduira par "La politique internationale de la communication" ou "les enjeux politiques internationaux de la communication", "politics" est proche de la définition d'Harold Lasswell. La communication est un objet de pouvoir et de compétition internationale. 

... à la cyberpolitique 

La notion de cyberpolitique est apparue au début des années 2010. Nazli Choucri (2012) définit la cyberpolitique comme une "nouvelle modalité de politique avec des types de conflits nouveaux et de nouvelles opportunités de coopération ("a new mode of politics with new types of conflicts as well as new opportunities for cooperation"). La cyberpolitique résulte de la rencontre de deux processus: la politique (Nazli Choukri s'appuie sur la définition de Harold Lasswell, 1936) et le cyberespace, lieu d'interactions et de confrontations. Dans son ouvrage de 2012, Nazli Choucri construit la notion de cyberpolitique autour de plusieurs interrogations: comment prendre en compte le cyberespace dans l'analyse des RI et des politiques internationales; quels nouveaux types de conflits et de tensions internationales émergent des activités menées dans le cyberespace; quels sont les nouveaux modes de collaboration internationale... Sa principale question est de nature théorique: comment les théories des RI peuvent intégrer la place et les conséquences du cyberespace en construction? 

Des travaux plus récents ont prolongé ces réflexions sur la cyberpolitique. Citons en particulier les initiatives de l'Université de Coimbra qui ont donné lieu à deux conférences internationales ("Cyberpolitics: Political Philosophy of the Future, University of Coimbra, 2019 ; Technopolitics: Charting the Unknown, University of Coimbra, 2023) suivies chacune d'ouvrages collectifs qui en reprennent les principales contributions (Pereira Martin, 2021; Pereira Martins, 2024). 

La première conférence vise à construire ou définir la Cyberpolitique qui tente de saisir les transformations profondes qui ont lieu dans le champ politique, transformations de l'espace public (modifications des modalités du débat public, brouillage de la frontière public-privé...), des formes de pouvoir, de la participation politique, du droit, sous l'effet de l'intégration du cyberespace. Il s'agit donc de comprendre la politique dans une société dont les interactions sont médiatisées et restructurées par les technologies numériques. La conférence de 2023 s'intitule "Technopolitics", notion directement liée à la cyberpolitique, considérée comme le concept originel. La conférence s'efforce d'étendre la cyberpolitique "aux effets de la technologie sur nos vies, tout en plaçant la politique au centre de la pensée philosophique". Le contenu de l'appel à contribution de la conférence de 2019 donne un éclairage sur la largeur du spectre thématique définissant la cyberpolitique: e-democracy, e-governance, IA, singularité, smart cities, élections face au big data et aux algorithmes refondation des institutions, robots et humains, cyberguerre, cybersécurité, cyberculture, révolution technologique, art, culture, genre, etc. Nous pourrions regrouper ces thèmes autour de quelques ensembles de problématiques plus larges: fondements théoriques et philosophiques de la cyberpolitique; gouvernance, démocratie et institutions; sécurité, conflit et contrôle; économie politique du numérique; territoires, spatialisés numériques; culture, identités. La cyberpolitique n'est pas uniquement question de pouvoir ou de sécurité. Elle peut aussi questionner la transformation de la condition humaine et les formes de vie collectives sous l'effet du numérique. 

Dans l'article "Great Power Cyberpolitics and Global Cyberhegemony" (2025), Yavuz Akda˘g construit sa définition de la cyberpolitique en référence lui aussi aux conceptions de la politique proposées par David Easton et Harold Lasswell: "It can be conceptualized as a process of politics driven by human interactions to authoritatively determine who gets what, when, and how” in cyberspace—a new contested domain with its own methods and procedures. In cyberpolitics, actors struggle to influence or control resources and the behavior of others." 

La définition de la cyberpolitique comme domaine d'étude semble s'être stabilisée. Elle s'intéresse à l'ensemble des complexités émergentes de la politique mondiale façonnée par les interactions entre le domaine cyber et tous les aspects des relations internationales (Nazli Choucri, Jérome Anaya,2024).  

Lire

Akdağ, Yavuz. « Great Power Cyberpolitics and Global Cyberhegemony ». Perspectives on Politics, 31 mars 2025, 1‑22. https://doi.org/10.1017/S1537592725000040.

Easton David. The Political System: An Inquiry into the State of Political Science. Alfred A. Knopf. Alfred A. Knopf, 1953. http://archive.org/details/dli.ernet.507692.

Easton, David. A Framework for Political Analysis. Prentice-Hall, 1965.

Chong, Alan. The International Politics of Communication : Representing Community in a Globalizing World. University of Michigan Press, 2025. https://www.scienceopen.com/book?vid=4d7d4d98-2623-4b6d-932c-8c5c7de1d1bf.

Choucri, Nazli. Cyberpolitics in International Relations. MIT Press, 2012.

Choucri, Nazli, et Jerome Anaya. « Global CyberPolitics ». SSRN Scholarly Paper 4927115. Social Science Research Network, 15 août 2024. https://doi.org/10.2139/ssrn.4927115.

Lasswell, Harold Dwight. Politics: Who Gets What, When, How. Whittlesey House, 1936.

Pereira Martins, Constantino, éd. Cyberpolitics: Political Philosophy of the Future. Universidade de Coimbra. Instituto de Estudos Filosóficos. 2021.

Pereira Martins, Constantino, éd. Technopolitics: Charting the Unknown. Dialetica, 2024.

Weber, Max. Le savant et le politique. Le Monde en 10-18. Union Générale d’Éditions, 1919. https://philippe-gaberan.com/wp-content/uploads/2019/04/Le-savant-et-le-politique.pdf.


Billet rédigé par Daniel Ventre, 18 juin 2026.  

Friday, June 12, 2026

Concepts, théories: Cyber Grand Strategy

De la Grande Stratégie...

En relations internationales, la "grande stratégie", ou stratégie globale, renvoie à la manière dont les Etats coordonnent l'ensemble de leurs ressources et moyens (militaires, économiques, diplomatiques, technologiques, informationnels, culturels...) afin d'atteindre dans l'environnement international leurs objectifs politiques majeurs, fondamentaux, en assurant une cohérence entre les fins, les moyens, les méthodes. Une grande stratégie s'inscrit dans le long terme. Elle coordonne toutes les ressources vers un objectif à atteindre. La conception de la grande stratégie a été élargie au-delà du seul contexte militaire. 

La grande stratégie peut se résumer en l’alignement d’aspirations potentiellement infinies avec des capacités nécessairement limitées (John Lews Gaddis, 2018). De nombreux exemples de grandes stratégies peuvent être évoqués (Peter Layton, 2018): les grandes stratégies de déni (denial grand strategies) telles que la grande stratégie de l'Amérique en guerre contre l'Iraq (1991-1992), la grande stratégie de détente de l'URSS; les grandes stratégies d'engagement (engagement grand strategies) au rang desquelles la grande stratégie américaine pour le relèvement de l'Europe 1947-1952; les grandes stratégies de réforme (reform grand strategy) dont la grande stratégie américaine de changement de régime en Iraq (2002) est un exemple. 

La grande stratégie qui guide l'action du gouvernement de D. Trump est un projet de renouveau de l'Amérique (America Great Again) qui entend repositionner le pays sur la scène internationale et à redéfinir les règles de celle-ci, en réaffirmant la primauté des nations souveraines et indépendantes. Cette stratégie attaque le multilatéralisme (Charles Kupchan, 2018) et renoue avec la doctrine de Washington (l'Amérique doit étendre ses relations commerciales avec les nations étrangères mais entretenir avec elles aussi peu de liens politiques que possible).  

Ivan U. Kłyszcz (2026) analyse la grande stratégie de la Russie contemporaine au prisme de la notion de multipolarité (définie ici "comme l'état final souhaité par le Kremlin dans sa politique étrangère depuis le milieu des années 1990"). La grande stratégie russe s'exprime en tant que stratégie "grand plans" et "grand behaviours". 

Mais les chercheurs ne parlent pas tous nécessairement de la même chose quand ils mobilisent cette notion de "grande stratégie". D'après Nina Silove (2018), il est nécessaire de distinguer trois lectures possibles du concept de grande stratégie: la grande stratégie en tant que grand plan (grand plans) où l'Etat construit un plan, élaboré par ses dirigeants, qui vise à coordonner les ressources dont il dispose pour atteindre ses objectifs de long terme; la grande stratégie comme grands principes (grand principles) qui est alors plutôt une vision générale, un principe organisateur, un ensemble d'idées qui orientent les décisions des dirigeants; et enfin la grande stratégie comme un grand comportement (grand behavior) qui est un modèle de comportement observable de l'Etat au fil du temps. 

... à la Cyber Grande Stratégie (Cyber Grand Strategy) (ou grande cyber stratégie / grand-cyber strategy)

La cybersécurité/défense peut être une composante de la grande stratégie. C'est cette intégration du cyber dans la vision plus générale de la grande stratégie que l'on peut appeler "cyber grande stratégie" ou simplement "grande stratégie dans le cyberespace" (E.D. Lonergan, M. Poznansky, 2024). Tant la quête de souveraineté numérique, que la construction de postures et capacités de cybersécurité et cyberdéfense (y compris dans leur dimension offensive), contribuent à la réalisation d'objectifs plus larges de puissance, d'autonomie stratégique, de puissance. 

Lire

Gaddis, John Lewis. On Grand Strategy. Penguin Press, 2018.

Kłyszcz, Ivan U. Russian Grand Strategy. The Quest for Major Power Status and a Multipolar World Order. Cambridge Elements. Cambridge University Press, 2026. https://www.cambridge.org/core/elements/russian-grand-strategy/6C5FDB249599F15F91104A2D54434868.

Kupchan, Charles. « Trump’s Nineteenth-Century Grand Strategy ». Foreign Affairs, 26 septembre 2018. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2018-09-26/trumps-nineteenth-century-grand-strategy.

Layton, Peter. Grand Strategy. Grand Strategy, 2018.

Lonergan, Erica D., et Michael Poznansky. « Competing Visions for US Grand Strategy in Cyberspace ». Security Studies 33, no 4 (2024): 607‑39. https://doi.org/10.1080/09636412.2024.2393862.

Silove, Nina. « Beyond the Buzzword: The Three Meanings of “Grand Strategy” ». Security Studies 27, no 1 (2018): 27‑57. https://doi.org/10.1080/09636412.2017.1360073.

Weber, Valentin. « Linking cyber strategy with grand strategy: the case of the United States ». Journal of Cyber Policy 3, no 2 (2018): 236‑57. https://doi.org/10.1080/23738871.2018.1511741.

Monday, June 8, 2026

Concepts, théories: Cyber Neoliberalism / Cyber Néo-libéralisme

Le néolibéralisme, théorie économique et politique de la fin apparue à la fin du 20° siècle, est une "forme moderne du libéralisme qui admet une intervention limitée de l'Etat" (CNRTL), qui prône un "capitalisme de marché libre avec une intervention minimale de l'Etat". C'est donc le secteur privé qui doit contrôler l'économie, le rôle de l'Etat devant être la création de l'environnement propice à la concurrence. Il se distingue là du libéralisme, qui se fondait sur un laisser-faire strict, mais élargit également la conception du libéralisme "en y intégrant une économie sociale, la financiarisation des relations sociales et une propension à l'expansion à l'échelle mondiale" (David Lane, 2023). 

Guillermina Seri rappelle que le néolibéralisme est l'expression actuelle dominante du capitalisme (les marchés seraient la solution à tous les problèmes des sociétés) et en souligne les effets pervers. Les racines autoritaires des politiques néolibérales imposent leur violence aux gouvernements démocratiques, sont sources d'exclusion, d'abus et de violences (via notamment leurs politiques sécuritaires, les politiques d'état d'urgence, les mécanismes policiers...) exercés sur les individus et plus globalement affectent les démocraties et les droits humains. Surtout, le néolibéralisme sait user des moyens permettant de se légitimer et donc à la fois de se développer et persister. Mais des formes de résistances ont pris forme, faisant entendre leurs voix pour revendiquer des formes alternatives de démocratie: militantisme, défense des droits des communautés subissant diverses formes d'exploitation, déplacements, etc. (Guillerma Seri, 2026). 

La notion de cyber néolibéralisme (cyber neoliberalism) désignerait quant à elle "la liberté néolibérale/libertarienne sur internet" (Benjamin Davison, 2018): rien ni personne (individu, entreprise, gouvernement) ne saurait limiter les propos tenus en ligne. Le néolibéralisme numérique (digital neoliberalism) ferait référence à l'utilisation non régulée des données personnelles (Steger and Roy, 2020). Le néolibéralisme post-numérique (post-digital) renverrait à une nouvelle phase du néolibéralisme tirant parti du numérique pour optimiser nos vies (optimisation facilitée et intensifiée par le numérique) (P. Taylor Webb, 2023). 

Lire

Lane, David. « Global Neoliberalism and What It Means ». In Global Neoliberal Capitalism and the Alternatives: From Social Democracy to State Capitalisms, édité par David Lane. Policy Press, 2023. https://doi.org/10.1332/policypress/9781529220902.003.0002.

Seri, Guillermina. Neoliberalism and Unlawful Governance: The Crisis of Democratic Rights. University of Michigan Press, 2026. https://doi.org/10.3998/mpub.14493839.

Steger, Manfred B., Ravi K. Roy, Manfred B. Steger, et Ravi K. Roy. Neoliberalism: A Very Short Introduction. Second Edition, Second Edition. Very Short Introductions. Oxford University Press, 2021.

Webb, P. Taylor. « Postdigital Neoliberalism ». In Encyclopedia of Postdigital Science and Education. Springer, Cham, 2023. https://doi.org/10.1007/978-3-031-35469-4_44-1.

A lire: "The International Politics of Communication". Prof. Alan Chong (RSIS) (Singapore)

New book by Prof. Alan Chong (RSIS) (Singapore): "The International Politics of Communication: Representing Community in a Globalizing World". 457 pages. University of Michigan Press. 2025. 

"In an era of globalization, international communication constantly takes place across borders, defying sovereign control as it influences opinion. While diplomacy between states is the visible face of international relations, this "informal diplomacy" is usually less visible but no less powerful. Information politics can be found in propaganda, Internet politics, educational exchanges, tourism, and even popular film" (...)

The book may be downloaded for free : 

https://www.fulcrum.org/concern/monographs/0r967648w?locale=en#toc


Wednesday, June 3, 2026

Concepts, théories: Pragmatisme / Pragmatism

Le pragmatisme est une "doctrine qui prend pour critère de vérité d'une idée ou d'une théorie sa possibilité d'action sur le réel" et qui par extension désigne un "comportement, attitude intellectuelle ou politique, étude qui privilégie l'observation des faits par rapport à la théorie" (définitions du CNRTL). Le pragmatisme est également une attitude politique fondée sur le réalisme (CNRTL). Est pragmatiste celui qui cherche l'efficacité, l'utilité dans son action, son comportement; ou qui est conforme aux enseignements du pragmatisme (philosophie) (CNRTL). Science ou approche pragmatique: "Qui concerne les faits réels, l'action et le comportement que leur observation et leur étude enseignent." (CNRTL). 

En relations internationales le pragmatisme peut être relié au réalisme dont il est issu. Il renvoie à une approche stratégique utilitariste qui privilégie l'efficacité (prises de décisions en fonction de résultats concrets attendus et non de principes idéologiques), l'adaptation au contexte (agir en fonction des circonstances, des rapports de force, maximiser les intérêts nationaux, realpolitik), écarte l'idéalisme (les valeurs universelles ne sont par exemple pas la priorité). 

Selon Molly Cochran, le pragmatisme s'est fait une place dans le RI (ce qu'elle qualifie de tournant pragmatiste) après la crise du positivisme dans les années 1980-1990. L'incapacité des paradigmes dominants à anticiper et expliquer la fin de la guerre froide aurait ouvert un espace à d'autres approches, notamment constructivistes, post-positivistes, interprétatives et pragmatiste, autant d'alternatives épistémologiques, méthodologiques (Molly Cochran, 2012). Pour le pragmatisme prime la compréhension et l'explication du phénomène étudié/observé: il est possible de combiner plusieurs théories si elles sont utiles à une meilleure compréhension du phénomène étudié (Jérémie Cornut, 2010).  

L'approche pragmatique paraît adaptée au traitement des enjeux cyber (cybersécurité, cyberconflits, cyberpolitique). Les multiples menaces qui prennent forme dans l'environnement cyber peuvent en effet être appréhendées en considérant la nécessité de prises de décisions fondées sur l'expérience et l'évaluation concrète des résultats que produisent les mesures pour les contrer, et non pas en se référant à des principes abstraits ou à des doctrines rigides (Bash Savage-Mansaray, 2025, paragraphe 1.7.1). 

Lire

Cochran, Molly. « Pragmatism and International Relations ». European Journal of Pragmatism and American Philosophy IV, no 1 (2012): 23. https://doi.org/10.4000/ejpap.777.

Cornut, Jérémie. « Contre le « paradigmatisme » : le pragmatisme problem-driven et la théorie des relations internationales ». Dynamiques Internationales, no 3 (2010): 1‑14.

Savage-Mansaray, Bash. « Cybersecurity and Resilient Structures within SMEs ». Phd, University of Warwick, 2025. http://webcat.warwick.ac.uk/record=b4757211.