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Friday, October 16, 2026

Concepts, théories: Cyberocracy / Cybercratie ou Cyberocratie

        Le terme "cyberocracy" trouve son origine dans un rapport de 1978 et un document interne de la RAND de 1985, tous deux rédigés par David Ronfeldt. Ce dernier développe de nouveau le concept dans un rapport publié par la RAND en 1991, intitulé "Cyberocracy, Cyberspace, and Cyberology"; puis en 1992 dans un article intitulé "Cyberology is coming" (qui inspirera sans doute dans sa forme le titre de l'article publié en 1993 par J. Arquilla et D. Ronfeldt, "Cyberwar is coming!").  Dans le document de 1991, le terme cyberocracy "désigne un mode de gouvernement fondé sur l’information": "La cyberocratie, en découlant de la révolution actuelle des technologies de l’information et de la communication, pourrait, lentement mais radicalement, influer sur qui exerce le pouvoir, ainsi que sur la manière et les raisons pour lesquelles il est exercé."; la cyberocratie peut être "une forme d'organisation qui supplante les formes traditionnelles de la bureaucratie et de la technocratie" et se manifeste sous la forme d'un "gouvernement qui peut redéfinir les relations entre l'état et la société, entre le secteur public et le secteur privé". D. Ronfledt et D. Varda redéveloppent le concept dans un long document publié en 2008: "The Prospects for Cyberocracy": "a cyberocracy would be a bureaucracy changed by computers" mais pas simplement une "computerized bureaucracy". On retrouve ici un raisonnement qui s'applique à de nombreuses déclinaisons du cyber, par exemple à la "cyberguerre", qui ne se réduit pas à désigner une guerre dans laquelle on a fait une place à l'ordinateur, mais implique une guerre qui est profondément, radicalement transformée par le cyber. Ronfeldt et Varda reconnaissent que la notion de "cyberocracy" n'est pas parvenue à s'imposer, mais soulignent que les enjeux soulevés sont restés pertinents. A la "cyberocracy" la pensée contemporaine préfère d'autres concepts, formulés en d'autres termes, tels que "networked governance", "government by network", "network state", "information government"... La notion a récemment été reprise dans quelques travaux académiques. Pour Wordliczek Łukas (2026) "le terme « cyberocratie » ne doit pas être confondu avec celui de « démocratie ». Il renvoie plutôt à tout système de gouvernement ainsi qu’à tout développement technologique visant à faciliter la communication." En 2023, Srirath Gohwong propose une taxonomie du concept de cyberocratie. 

Cybercratie et cyber démocratie sont deux concepts différents: la cybercratie (cyberocracy) envisage l'optimisation de la gouvernance par un traitement optimal de l'information, et dans ce cadre les données priment sur l'opinion publique, le citoyen a un rôle secondaire; la cyber démocratie au contraire veut élargir la participation citoyenne en s'appuyant sur les réseaux, internet, les NTIC, le numérique (vote électronique par exemple, mais également débats en ligne, information, démocratie directe...)

Lire: 

Arquilla, John, et David Ronfeldt. Cyberwar Is Coming! RAND Corporation, 1993. https://www.rand.org/pubs/reprints/RP223.html.

Gohwong, Srirath. « Cyberocracy in Thailand ». Procedia of Multidisciplinary Research 1 (mai 2023): 9. https://so09.tci-thaijo.org/index.php/PMR/article/download/2295/1217.

Ronfeldt, David. Cyberocracy, Cyberspace, and Cyberology: Political Effects of the Information Revolution. RAND Corporation, 1991. https://www.rand.org/pubs/papers/P7745.html.

Ronfeldt, David. « Cyberocracy is coming ». The Information Society 8, no 4 (1992): 243‑96. https://doi.org/10.1080/01972243.1992.9960123.

Ronfeldt, David, et Danielle Varda. « The Prospects for Cyberocracy (Revisited) ». SSRN Scholarly Paper 1325809. Social Science Research Network, 1 décembre 2008. https://doi.org/10.2139/ssrn.1325809.

Wordliczek, Łukasz. « Can AI Save Democracy? : From Militant Democracy to Cyberocracy ». Politeja 23, no 2 (2026): 309‑25. https://doi.org/10.12797/Politeja.23.2026.102.18.


Monday, October 12, 2026

Concepts, théories: Initial Access Brokers (IAB)

Au sein de l'écosystème cybercriminel, les Initial Access Brokers (IAB), que l'on peut traduire par "courtiers en accès initial", jouent un rôle essentiel. Leur fonction consiste à fournir à d'autres cybercriminels et moyennant finance, des accès (illégaux) à des réseaux, systèmes, ordinateurs. Telle est leur spécialisation: chercher tous les moyens de s'introduire dans ces systèmes. Ils n'exploitent pas eux-mêmes les failles qu'ils ont découvertes, mais en font commerce. Ils sont présents sur les forums du dark web, des marchés clandestins, où l'offre et la demande se rencontrent. Leur fonction vient souvent en appui des opérations de ransomware où leur valeur ajoutée tient à ce qu'elle permet de rationaliser les attaques, réduire la charge de travail initiale que nécessite la préparation et le lancement d'une attaque (Check Point, report 2026). Les groupes de ransomware dépendent à des niveaux divers des IAB. Les groupes de hackers russes sembleraient en dépendre plus particulièrement (Price, 2025: F. Saccone, 2026). Les IAB demeurent des services externalisés (Chad Whelan, 2025) et l'un des maillons de la chaîne du cybercrime comme un service (ransomware-as-a-service; malware-as-a-service...). 

En 2023 et 2024, d'après le rapport 2026 de Check Point, les Etats-Unis sont de très loin, le pays le plus visé par les actions des IAB. En 2024, viennent ensuite le Brésil, puis l'Inde, la Chine, le Royaume-Uni, la France, par ordre décroissant. La Russie n'est pas dans le top 10. D'après ce même rapport, les accès sont vendus entre 500$ et 3000$, parfois plus. En 2023, 84% des annonces proposaient des prix inférieurs à 3000$. Ces fourchettes de prix sont identiques à celles que mentionne le rapport de la société Rapid7 (2025). 

Le gain financier semble être la motivation première des IAB. Mais il est possible parfois aussi que leur moteur soit de nature idéologique, politique, ou liée à des actions étatiques (exemple de l'IAB Miyak0 dont il est fait état dans le rapport de Check Point ci-dessus référencé). 

Lire: 

Boyd, Chris. Infiltrate and Escalate: The 2025 Access Brokers Report. Rapid7, 2026. https://www.rapid7.com/cdn/assets/blt020fa52ec2fb2a0a/689b28ce971a7437bfea8300/2025-initial-access-brokers-report.pdf.

Initial Access Brokers Report. Exposure Management. Check Point, 2026.

Price, Adam, et Ethan Spiteri. « From Initial Access to Ransomware Attack: An Analysis of Timelines from IAB Listings on Cybercriminal Forums to Extortion Attacks - CYJAX ». Cyjax, s. d. Consulté le 12 octobre 2026. https://www.cyjax.com/resources/blog/from-initial-access-to-ransomware-attack-an-analysis-of-timelines-from-iab-listings-on-cybercriminal-forums-to-extortion-attacks.

Whelan, Chad, Callum Jones, James Martin, et David Anthony Bright. « The Internal Structure of Ransomware Criminal Groups: An Analysis of Organisational Units, Functions, Roles, and Communication Patterns within Conti ». Global Crime 27, nos 2‑3 (2026): 112‑34. https://doi.org/10.1080/17440572.2025.2534387.

Monday, September 21, 2026

Concepts, théories: The Dead Internet Theory

La théorie de l'internet mort (Dead Internet Theory - DIT) suggère que l'essentiel du trafic de l'internet, des contenus qui y sont créés et y circulent, résulte désormais principalement de l'activité de bots, d'algorithmes, d'IA et non plus de celle des êtres humains. Les activités non-humaines domineraient ainsi le cyberespace. Les interactions humaines qui devaient être à la fois le moteur et l'essence même de l'internet, sont en déclin, en retrait, laissant place à la machine. Cette dynamique serait particulièrement forte dans les réseaux sociaux, où la marchandisation de la consommation des contenus a pris le pas sur la véritable communication entre les individus. L'activité humaine est progressivement reléguée à un rôle mineur (Prathamesh Muzumdar et al., 2025), (Yoshija Walter, 2025). Ce qui est mort, c'est donc l'internet tel qu'il avait été rêvé, utopique, ou tel qu'il nous avait été promu dans les années 1980-90: un espace de communications, de mises en relations, d'accès à la connaissance, d'interactions homme-homme via la machine. La DIT est considérée comme une théorie conspirationniste car elle affirmerait que les contenus générés par IA n'ont d'autre finalité que d'influencer et contrôler les comportements des individus (Terence Broad, 2024)


Lire: 

Broad, Terence. « Is computational creativity flourishing on the dead internet? » arXiv:2407.17590. Prépublication, arXiv, 3 juin 2024. https://doi.org/10.48550/arXiv.2407.17590.

Muzumdar, Prathamesh, Sumanth Cheemalapati, Srikanth Reddy RamiReddy, Kuldeep Singh, George Kurian, et Apoorva Muley. « The Dead Internet Theory: A Survey on Artificial Interactions and the Future of Social Media ». Asian Journal of Research in Computer Science 18, no 1 (2025): 67‑73. https://doi.org/10.9734/ajrcos/2025/v18i1549.

Walter, Yoshija. « Artificial Influencers and the Dead Internet Theory ». AI & SOCIETY 40, no 1 (2025): 239‑40. https://doi.org/10.1007/s00146-023-01857-0.

Friday, September 11, 2026

Concepts, théories: Aicracy

L'Aicracy ou AI-cracy serait une société gouvernée par l'IA, par les algorithmes. La notion aurait vu le jour en 2019 dans le cadre d'un projet mené au sein du département Industrial Design de l'Université de Wuppertal qui avait pour objectif de "présenter un avenir dystopique, afin de sensibiliser le public à des futurs indésirables tout en suscitant une réflexion sur la manière dont chacun souhaite voir l'avenir." Le site du projet présente les objets qu'il a imaginés et qui pourraient être ceux du quotidien d'une telle société gouvernée par les algorithmes: bracelet de transparence, patch du bonheur, chaise de productivité, panier de l'équité, machine à voter individuelle. Le projet nous invite à une réflexion critique sur ce que serait cette société où l'homme deviendrait l'esclave des données. Le projet est présenté dans un article publié en 2019 dans les actes de la conférence MuC'19 (Fabian Hemmert et al., 2019).

"AICracy: Beyond Democracy" est par ailleurs le titre d'un essai d'Eli Lopian (CEO de Typemock) qui invite à s'interroger sur "l'avenir de la prise de décision à l'ère de la gouvernance par l'IA et des technologies éthiques". Il propose de mettre la donnée au cœur de la gouvernance des sociétés modernes, à l'heure où la démocratie "se fissure sous le poids de la complexité, des préjugés et de la rapidité des changements modernes." (site de présentation du livre). Le livre offre une "solution" techno-déterministe : s'inspirer des méthodes de test logiciel pour tester les politiques publiques.

Lire: 

Hemmert, Fabian, Piet Becker, Alexander Görts, David Hrlic, David von Netzer, et Christopher J. Weld. « aicracy: Everyday Objects from a Future Society Governed by an Artifical Intelligence ». Proceedings of Mensch und Computer 2019 (New York, NY, USA), MuC ’19, 8 septembre 2019, 451‑56. https://doi.org/10.1145/3340764.3344438.

Lopian, Eli. AICracy : Beyond Democracy. Independently published. 2024.

Monday, September 7, 2026

Concepts, théories: Swarm / Essaim

La notion d'essaim (swarm en anglais) est au cœur des réflexions développées par John Arquilla et David Ronfeldt dans les années 1990-2000. Dans le rapport publié par la RAND Corporation en 2000 (Arquila, Ronfeldt, 2000), prolongeant leurs travaux sur la cyberguerre (1993) et la netwar (1997), ils envisagent les conflits du futur et la fonction que pourraient y tenir les essaims. Le swarming est une méthode qui consisterait pour les militaires à mener des frappes reposant "sur un flux continu de force et/ou de feu, dirigé à la fois depuis des positions rapprochées et à distance." Les réseaux de communication y jouent un rôle essentiel car ils permettent le "déploiement d'une multitude de petites unités de manœuvre dispersées et interconnectées". Sans ces flux d'informations/données sécurisés et fiables, l'essaim ne saurait fonctionner. La notion d'essaim s'inscrit dans les considérations plus larges menées alors sur la révolution dans les affaires militaires et l'impact de la révolution des NTIC dans le spectre du conflit. Si la méthode du swarming a pu être utilisée à de nombreuses reprises dans l'histoire, elle n'a toutefois jamais été traduite en doctrine à part entière. C'est ce que proposent dans ce travail les deux auteurs américains. 

En mars 2000 la RAND Corporation publiait un autre rapport sur le sujet: "Swarming on the battlefield: Past, Present, and Future" (Sean J.A. Edwards, 2000) qui revient, comme Arquilla et Ronfeldt sur la possibilité de construction d'une doctrine spécifique, en tirant les leçons des pratiques de swarming identifiées au cours de l'histoire, et les transposant aux spécificités et contraintes des guerres modernes. L'auteur insiste toutefois sur le fait que le swarming n'a pas toujours rencontré les succès escomptés et que des contremesures efficaces en limitent fortement l'efficacité. Le swarming n'est en tous cas ni la méthode, ni la tactique, ni la stratégie maîtresse qui confèrerait une supériorité absolue, ou garantirait la victoire (tactique, opérationnelle, encore mois stratégique et politique). 

La notion de swarming a connu un regain d'intérêt au cours des dernières années, alimenté par l'avènement des drones d'une part et de l'IA d'autre part, dans leurs applications militaires et non militaires. Plusieurs aspects sont traités: le développement, le fonctionnement, la mise en oeuvre des essaims de drones de combat (Jules Hurst, 2017), les contre-mesures (techniques de lutte anti-essaim) (Ravi Raj, and Andrzej Kos, 2026), l'avantage du rapport de force asymétrique procuré (Motjaba Nasehi, 2025), les configurations d'utilisation des essaims de drones (pouvant eux-mêmes être déployés comme techniques de contre-mesures, pour brouiller les systèmes radars par exemple) (Claudia Conte et al., 2023), etc. Ces essaims de drones sont des armes ou systèmes d'armes fondamentalement dépendants de l'information (données, communications, réseaux, etc.) (Zachary Kallenborn, 2022). 

Dans le domaine de la cybersécurité/défense on recourt à la "swarm intelligence" ou "intelligence en essaim" pour la détection d'anomalies, l'analyse du traffic, et plus généralement la défense contre les cyber-menaces (Eduard Bucari, 2025).  

Plus récemment il fut question des nouvelles menaces que constituent désormais les attaques menées par des essaims d'agents. L'attaque menée entre mai et juillet 2026 par un essaim de 700 agents IA créés par Open AI contre Hugging Face en sont un exemple. Il ne s'agit plus ici de tactiques conçues par des organisations, par des individus, mais d'une action menée par des systèmes qui ont échappé au contrôle de leurs concepteurs. Les essaims d'IA constituent également aujourd'hui des menaces à la démocratie (D.T. Schroeder et al., 2025), car "capables de se coordonner de manière autonome, d'infiltrer les communautés et de fabriquer efficacement un consensus.". 

Lire: 

Arquilla, John, et David Ronfeldt. « Cyberwar Is Coming! » Comparative Strategy 12, no 2 (1993): 141‑65.

Arquilla, John, et David Ronfeldt. « The Advent of Netwar ». In In Athena’s Camp: Preparing for Conflict in the Information Age. RAND Corporation, 1997. https://www.jstor.org/stable/10.7249/mr880osd-rc.17.

Arquilla, John, et David Ronfeldt. Swarming and the Future of Conflict. DB-311-OSD. RAND Corporation, 2000. https://www.rand.org/pubs/documented_briefings/DB311.html.

Bucari, Eduard. « Swarm Intelligence in Cybersecurity: The Future of Adaptive Defense ». 1 (2025): 307‑10. https://repository.utm.md/handle/5014/34287.

Conte, Claudia & Supplizi, Sofia & de Alteriis, Giorgio & Mele, Antonio & Rufino, Giancarlo & Accardo, Domenico. (2022). Using Drone Swarms as a Countermeasure of Radar Detection. Journal of Aerospace Information Systems. 20. 70-80. 10.2514/1.i011131. 

Edwards, Sean J. A., Swarming on the Battlefield: Past, Present, and Future. Santa Monica, CA: RAND Corporation, 2000. https://www.rand.org/pubs/monograph_reports/MR1100.html.

Hurst, Jules. « Robotic Swarms in Offensive Maneuver ». Joint Force Quarterly, National Defense University Press, vol. 87 (octobre 2017): 105‑11.

Kallenborn, Zachary. « InfoSwarms: Drone Swarms and Information Warfare ». The US Army War College Quarterly: Parameters 52, no 2 (2022): 87‑102. https://doi.org/10.55540/0031-1723.3154.

Nasehi, Motjaba. « FPV Drone Swarms in Asymmetric Warfare: Tactical Innovations and Ethical Challenges ». Advances 6, no 3 (2025): 93‑99. https://doi.org/10.11648/j.advances.20250603.12.

Raj, Ravi, et Andrezj Kos. « Recent Developments and Applications of Drone Swarm: Techniques, Strategies, and Challenges ». Sensors 26, no 10 (2026): 21. https://doi.org/10.3390/s26102943.

Schroeder, Daniel Thilo, Meeyoung Cha, Andrea Baronchelli, et al. « How malicious AI swarms can threaten democracy: The fusion of agentic AI and LLMs marks a new frontier in information warfare ». Science 391, no 6783 (2026): 354‑57. https://doi.org/10.1126/science.adz1697.

Sunday, August 9, 2026

Concepts, théories: Power transition / Transition de la puissance

La théorie de la transition de la puissance (Power Transition Theory - PTT) d'A.F.K. Organski (1958) postule que la paix internationale est plus stable lorsqu'un acteur hégémonique dominant impose un système de règles qui satisfont à une majorité de nations. La théorie d'Organski est une alternative à la théorie de l'équilibre des puissances qui postule quant à elle que le système international reste pacifique à condition qu'aucune nation n'accède à une puissance largement supérieure à celle des autres (K Dowding, Encyclopedia of Power). 

Pour Organski le conflit survient lorsqu'apparaît un acteur contestant le pouvoir hégémonique et qu'il envisage une autre forme d'ordre mondial. Sa théorie examine la probabilité de guerre entre nations ou à l'intérieur d'une même nation (K. Dowding, Encyclopedia of Power). L'évolution des rapports de force est à l'origine de la conflictualité (mais on ne doit ne pas en déduire automatiquement que toute évolution des rapport de force entraîne guerre).

La théorie a été étendue (Jonathan M. DiCicco and Jack S. Levy, 1999) par un changement d'échelle, aux sous-systèmes régionaux (modèle des hiérachies multiples de Lemke), intégrant la possibilité de guerres entre petites puissances; ou de guerres entre coalitions (et non entre Etats) (théorie des transitions d'alliances de Kim); 

La théorie de la transition de puissance et l'influence du cyberespace 

Le cyberespace est un environnement propice à la projection de la puissance, un outil au service de la construction de la puissance mais aussi, inversement, un instrument de contestation des puissances existantes, un vecteur d'affaiblissement. Les grandes puissances y sont donc investies pour assurer leur pouvoir sur la scène internationale, mais des acteurs leur contestant cette position les y défient. Le cyberespace modifie-t-il pour autant de manière radicale l'équilibre des pouvoirs? (J. Rowland, M. Rice, S. Shenoi, 2014) Pour Organski, il y a plus de chances que la paix se stabilise quand il y a une hiérarchie claire: une nation dominante, des grandes puissances, des puissances moyennes et petites, et que chacun s'en tient à cet ordre. Sa remise en cause à quelque niveau que ce soit peut se traduire par des conflits. Les challengers peuvent-ils appuyer leur croissance sur les seules capacités cybernétiques et peut-on alors considérer que l'acquisition de cyber-puissance serait de nature à renforcer les velléités de remise en question de la hiérarchie? Enescan Lorci (2024) tente de transposer au cyberespace la théorie de la transition d'Organski, car cette dernière permet de penser la distribution inégale de la puissance entre Etats et les conséquences possibles, en terme de risques de conflictualité, des évolutions au sein de cette distribution. Dans cette approche, la puissance cyber d'un Etat n'est pas réduite à ses capacités offensives et défensives, mais s'étend à sa capacité à atteindre ses objectifs dans le cyberespace. Il distingue quatre catégories de puissances: global cyber leader (les USA), cyber great powers (UE, Chine, Russie...), cyber-dependant powers, non-cyber powers. Si le cyberespace est un système international hiérarchisé, il est alors nécessaire de mesurer la puissance cyber des Etats afin d'étudier si l'accroissement relatif de puissance de challengers peut conduire à une transformation de cet ordre. 

Lire: 

DiCicco, Jonathan M., et Jack S. Levy. « Power Shifts and Problem Shifts: The Evolution of the Power Transition Research Program ». The Journal of Conflict Resolution 43, no 6 (1999): 675‑704.

Kim, Woosang, and James D. Morrow. 1992. When do power shifts lead to war? American Journal of Political Science 36:896-922.

Lemke, Douglas, and Jacek Kugler. 1996. The evolution of the power transition perspective. In Parity and war: Evaluations and extensions of "The war ledger," edited by Jacek Kugler and Douglas Lemke, 3-33. Ann Arbor: University of Michigan Press.

Lorci, Enescan. « Assessing Power and Hierarchy in Cyberspace: An Approach of Power Transition Theory ». Applied Cybersecurity & Internet Governance 3, no 2 (2024): 7‑37. https://doi.org/10.60097/ACIG/190481.

Organski, A. F. K. World Politics. Knopf, 1958.

Rowland, Jill, Mason Rice, et Sujeet Shenoi. « The anatomy of a cyber power ». International Journal of Critical Infrastructure Protection 7, no 1 (2014): 3‑11. https://doi.org/10.1016/j.ijcip.2014.01.001.

Wednesday, August 5, 2026

Concepts, théories: Exceptionalism / Exceptionnalisme

L'exceptionnalisme américain est "the notion that the United States is unique among nations and that the American way is invariably the best" (J. Konyndyk, 2020). Mais cette façon de penser, de s'estimer par rapport aux autres, de hiérarchiser les individus, les sociétés, les cultures, a ses revers: elle aveugle à la fois dirigeants et citoyens, elle n'est qu'arrogance, "ignorance du reste du monde" (J. Konyndyk, 2020). Mais on ne peut pas réduire l'exceptionnalisme à sa forme américaine, puisqu'on évoque aussi un exceptionnalisme européen (ie. de l'UE) (L. Robert, 2019), l'exceptionnalisme grec (T. Gallant, 1997), ou encore l'exceptionnalisme asiatique qui correspondrait au regard que portent les occidentaux sur les communautés asiatiques, considérant ces dernières comme une "minorité modèle", différente des autres (G. Bahadur, 2023); exceptionnalisme asiatique renvoyant également à l'idée selon laquelle l'Asie serait une exception aux mécanismes généraux de la modernisation et du développement démocratique observés dans le reste du monde, comme si le monde asiatique répondait à d'autres règles, d'autres principes en raison de fondements culturels différents (thèse réfutée par Ch. Welzel, 2012). L'exceptionnalisme implique donc toujours un regard, sur les autres ou par rapport aux autres, qui oppose universalité et particularité. La manière dont un Etat se perçoit a des conséquences sur la manière dont il définit son rôle international. Cette identité nationale détermine le comportements internationaux, rendant aux yeux de ceux qui les défendent certaines politiques naturelles, légitimes, voire nécessaires. Mais l'exceptionnalisme n'est pas intrinsèquement conflictuel et les conséquences sur la paix internationale dépendent du type d'exceptionnalisme (N. Nymalm, J. Plagemann, 2019): impérial (favoriserait le conflit, l'unilatéralisme); civilisationnel (aurait pour conséquence l'isolement, une prise de distance vis-à-vis des autres Etats); internationaliste (favoriserait le multilatéralisme, la coopération); globaliste (privilégierait la promotion de normes universelles et le multilatéralisme). 

Le cyber-exceptionnalisme est un point de vue qui a accompagné l'essor d'internet dans les années 1990: d'une part le monde numérique ou virtuel diffère fondamentalement du monde physique, le cyberespace doit donc être traité comme un univers distinct; d'autre part le cyberespace a un pouvoir tel qu'il signe la fin de la souveraineté des Etats (J. Pohle, 2020). 

Lire: 

Bahadur, Gaiutra. « Unmaking Asian Exceptionalism ». Boston Review, 2023. https://www.bostonreview.net/articles/unmaking-asian-exceptionalism-bahadur/.

Gallant, Tom.  'Greek Exceptionalism and Contemporary Historiography: New Pitfalls and Old Debates', Journal of Modern Greek Studies 15/2 (1997), 209-216.

Konyndyk, Jeremy. « Exceptionalism Is Killing Americans ». Foreign Affairs, 8 juin 2020.

Nymalm, Nicola, et Johannes Plagemann. « Comparative Exceptionalism: Universality and Particularity in Foreign Policy Discourses ». International Studies Review 21, no 1 (2019): 12‑37. https://doi.org/10.1093/isr/viy008.

Pohle (Julia), et Thiel (Thorsten). « Digital Sovereignty ». Internet Policy Review 9, no 4 (2020). https://doi.org/10.14763/2020.4.1532.

Robert, Loïc. « L’exceptionnalisme européen ». In L’exception en droit de l’Union européenne. Presses universitaires de Rennes, 2019. https://doi.org/10.3917/pur.carpa.2019.01.0187.

Welzel, Christian. « The Myth of Asian Exceptionalism: Response to Bomhoff and Gu ». Journal of Cross-Cultural Psychology 43, no 7 (2012): 1039‑54. https://doi.org/10.1177/0022022112455458.