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Friday, July 3, 2026

Concepts, théories: Post-Truth Era / Ere Post-Vérité

Rappelons quelques définitions de la post-vérité (post-truth): selon l'Oxford Dictionary (2016) elle est une situation où "les faits objectifs influencent moins l'opinion publique que les appels à l'émotion et aux croyances personnelles"; "un mécanisme de suprématie idéologique où les faits sont systématiquement subordonnés à la domination politique" (L. McIntyre, 2018); "un "malaise de la vérité " où les faits objectifs ne sont pas seulement déformés, mais systématiquement remplacés par des appels émotionnels (pathos) qui empêchent toute argumentation rationnelle (logos)" (Al-Shidrawi, 2026). "La post-vérité est une stratégie politique d'hégémonie qui fait appel aux préjugés, aux émotions et aux croyances pour conquérir le pouvoir et exercer sa domination" (Mohamed Mifdal, 2023). "Post-truth politics" se réfère aux tactiques ou stratégies politiques déployées par les nouveaux autocrates. Il ne s'agit plus seulement d'entretenir un culte de la personnalité, ni seulement de mentir. La post-vérité consiste à nier la réalité d'une existence vérifiable, "brouiller les pistes au point qu'il devienne difficile de distinguer le vrai du faux" (Moises Naim, 2022). Une chose est vraie parce qu'elle a été dite et parce qu'elle est acceptée comme telle par une large audience. Ce qui compte n'est plus la correspondance d'un fait à une réalité vérifiable, mais l'identité ou l'autorité du locuteur et l'existence d'une large audience partisane (voire fanatique) (exemple: des millions d'américains ont été persuadés par D. Trump que les élections de 2020 lui ont été volées par des moyens frauduleux au bénéfice de J. Biden). 

La post-vérité ne se réduit pas à la désinformation, accumulation de fausses informations qu'il s'agirait de corriger. La post-vérité introduit une problématique plus profonde car elle introduit une manière différente de définir ce qui est vrai: elle ignore le le standard conventionnel de preuve et résiste au corrections factuelles. Le débat public est marqué par l'existence de réalités alternatives partagées par des millions d'individus, où prévalent les croyances, les préjugés. Les affirmations qui caractérisent la post-vérité ne cherchent pas à construire une explication cohérente du monde (Stephan Lewandowsky et al., 2017)

La post-vérité serait la conséquence de notre rapport à la vérité. Nous n'acceptons plus les réalités que le monde nous assène, les vérités qui reflètent ce que nous sommes. Les dictateurs, autocrates, n'ont plus à faire l'effort de masquer la vérité. "Par nos actes, nous affirmons que cela n’est plus nécessaire, que nous avons acquis un mécanisme spirituel capable de dépouiller la vérité de toute signification. De manière très fondamentale, en tant que peuple libre, nous avons librement décidé de vivre dans un monde de 'post-vérité' " (Steve Tesich, 1992). Des travaux récents s'interrogent notamment sur les raisons endogènes de la vulnérabilité d'une population à la politique post-vérité (Stephen Welch, 2018). 

Lire

Al-Shidrawi, Shadi Yacoub. « The Post-Truthist Lens: Forensic Literacy, Reality-Decay, and Political Practice in Mid-Twentieth-Century Fiction ». Social Sciences & Humanities Open 13 (juin 2026): 9. https://doi.org/10.1016/j.ssaho.2026.102998.

Lewandowsky, Stephan, Ullrich K. H. Ecker, et John Cook. « Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era ». Journal of Applied Research in Memory and Cognition 6, no 4 (2017): 353‑69. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008.

McIntyre, Lee. Post-Truth. The MIT Press, 2018. https://doi.org/10.7551/mitpress/11483.001.0001

Mifdal, Mohamed. « Post-truth, conspiracy, and fake news in the uncertain times of COVID-19 pandemic in Morocco ». Social Sciences Information. Information Sur Les Sciences Sociales, 4 juillet 2023, 24. https://doi.org/10.1177/05390184231184155.

Naím, Moisés. « The Dictator’s New Playbook ». Foreign Affairs, 22 février 2022.

Tesich, Steve. « A Government of Lies ». The Nation 254, no 1 (1992): 12.

Welch, Stephen. « Post-Truth, Post-Democracy and Hyperdemocracy: Exogenous and Endogenous Threats to Democracy ». ECPR General Conference, Hamburg, août 2918. https://ecpr.eu/Events/Event/PaperDetails/42218.

Thursday, July 2, 2026

Concepts, théories: Cyberdemocracy / Cyberdémocratie

Dès les années 1960 aux Etats-Unis les ordinateurs s'immiscent dans le processus électoral: des ordinateurs sont utilisés pour les calculs des décomptes des votes. Ces systèmes informatisés prennent une place de plus en plus importante au cours des deux décennies suivantes. Mais on en vient à douter ou du moins interroger légitimement la fiabilité et la sécurité des dit systèmes: peut-il y avoir manipulation des résultats par intervention sur les logiciels?; les logiciels de décompte peuvent-ils rester la propriété privée des entreprises? Les entreprises américaines œuvrant habituellement pour la défense, peuvent-elles entrer sur ce nouveau marché? (R. Dugger, 1988) Les considérations portent alors sur l'informatisation de la démocratie (computerization of democracy), ou plutôt des effets de l'informatisation sur l'un des processus centraux de la vie démocratique, à savoir les élections. L'ordinateur est-il un outil qui consolide la démocratie (en rendant par exemple les résultats des élections indiscutables?). On s'inquiète également, à la fin des années 1980, des risques d'ingérence étrangère dans les élections. Il est en effet question de "la possibilité que des puissances étrangères causent des dommages considérables au pays en attaquant physiquement ou logiquement les systèmes de dépouillement des votes » (R. Dugger, 1988). 

La notion de cyberdémocratie apparaît expressément au cours de la décennie 1990. On parle alors également d' "electronic democracy" ou "e-democracy" (R. Tsagarousianou, 1998). La cyberdémocratie y est appréhendée comme une nouvelle étape des sociétés démocratiques qui, en s'appuyant sur Internet comme moyen de stimulation de l'engagement civique, permet une participation démocratique amplement accrue. L'Internet doit être le moteur d'une nouvelle dynamique qui offre aux citoyens des moyens d'interaction entre eux et avec leurs élus et institutions, en dépassant largement les cadres traditionnels (Paul Ferber, 2007). Les citoyens ordinaires, avance alors L.K. Grossman, “by pushing a button, typing online, or talking to a computer... will be able to tell their president, senators, members of Congress, and local leaders what they want them to do and in what priority order” (L.K. Grossman, 1995). 

Dans les années 1990 il semble communément admis qu'Internet est un outil de renforcement de la démocratie, parce qu'il : abaisse la barrière d'entrée dans la participation politique, renforce le dialogue politique, crée de la communauté, ne peut pas être contrôlé par le gouvernement, augmente la participation aux votes, facilite la communication avec ceux qui nous dirigent, et diffuse la démocratie dans le monde entier (E.M. Noam, 1999). Les créateurs et promoteurs de l'Internet considèrent que l'espace virtuel n'est pas hiérarchique, et qu'il est de ce fait intrinsèquement démocratique (N. Lemai et al., 2004). Ces certitudes donnent lieu à débats contradictoires: internet rendra le débat politique moins éclairé et réfléchi; l'Internet déconnecte autant qu'il connecte; l'information n'affaiblit pas nécessairement l'Etat; le vote électronique ne renforce pas la démocratie; Internet facilite la manipulation internationale des politiques nationales (E.M. Noam, 1999). 

Lire

Dugger, Ronnie. « Democracy in the Computer Age ». A Journal of Free Voices, 11 novembre 1988.

Ferber, Paul, Franz Foltz, et Rudy Pugliese. « Cyberdemocracy and Online Politics: A New Model of Interactivity ». Bulletin of Science, Technology & Society 27, no 5 (2007): 391‑400. https://doi.org/10.1177/0270467607304559.

Grossman, Lawrence K. The Electronic Republic: Reshaping Democracy in the Information Age - a Twentieth Century Fund Book. Penguin, 1996.

Lemai, Nguyen, et Torlina Luba. « Power Relations in Cyber Communities ». Proceedings of the 12th European Conference on Information Systems, juin 2004, 1‑13. http://hdl.handle.net/10536/DRO/DU:30005295.

Noam, Eli M. « Why the Internet Is Bad for Democracy ». Conference. Telecommunications Policy Research Conference, Alexandria, VA, septembre 1999. https://business.columbia.edu/sites/default/files-efs/imce-uploads/CITI/Articles/Why%20the%20internet%20will%20be%20bad%20for%20democracy.pdf.

Tsagarousianou, Roza, Damian Tambini, et Cathy Bryan. Cyberdemocracy: Technology, Cities and Civic Networks. Routledge, 1998.

Tuesday, June 30, 2026

Concepts, théories: Communauté / Community / Cybercommunities

La communauté est l'"état, caractère de ce qui est commun à plusieurs personnes ", "l'ensemble des biens communs (p. oppos. aux biens propres)". Une communauté est un "ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d'ordre politique, économique ou culturel" (cnrtl). La communauté implique un ensemble constitué d'individus/acteurs qui ont un sentiment d'appartenance à quelque chose de commun: valeurs, intérêts... Elle implique donc l'existence d'un "nous", ceux qui font partie de cet ensemble, et les autres, "eux", extérieurs. Les communautés se différentient également par la force des liens qui leur permettent d'exister. La communauté contractuelle est celle qui se constitue autour de motivations purement pragmatiques et "manque du ciment affectif nécessaire pour résister aux crises découlant d’une interruption dans la fourniture de biens et services essentiels" (A. Chong, 2025). On considèrera ainsi à titre d'exemples les communautés religieuses ("groupe de religieux, de religieuses vivant dans un cloître ou un couvent et partageant le même mode de vie et le même idéal codifiés dans une règle") (cnrtl); nationales (habitants d'un même Etat); linguistiques; économiques; la communauté internationale (l'ensemble des Etats du monde); les communautés transnationales ("des groupes sociaux qui émergent d'interactions mutuelles par-delà les frontières nationales, s'articulant autour d'un projet commun ou d'une identité « imaginée »") (M.L. Salles-Djelic, 2010); les communautés de pratique qui selon E. Adler ne sont ni réseau, ni groupe, ni organisation, mais un processus social vivant fondé sur l'action collective, centré sur la pratique, produisant et transmettant des connaissances, construisant une identité collective, reposant sur des connaissances implicites, dépassant les frontières organisationnelles et peuvent être des moteurs du changement politique en contribuant à la production de normes ou faisant évoluer la gouvernance mondiale par exemple (E. Adler et al., 2024); la communauté politique qui est groupe humain organisé autour de finalités communes et dont l'existence s'adosse à un ensemble de règles défjnissant les conditions de l'exercice du pouvoir. La communauté de pouvoir ne prend pas nécessairement la forme de l'Etat moderne (P. Chabal, 1992).

Le concept de communauté se décline également en "cyber communauté" (cybercommunities). Dans le cyber il peut paraître plus facile de constituer des communautés, liées par les réseaux, internet, les moyens de communication. Mais quand peut-on vraiment parler de communauté? La définition de la cyber communauté apparaît essentiellement centrée sur l'individu. La cybercommunauté désigne des groupes d'individus qui partagent en ligne leurs intérêts communs. Les news-groups des années 1990 étaient un type de communautés virtuelles d'alors (R. Kumar, 1999) Une définition plus élaborée est proposée par H. Rheingold en 1998: " Les communautés virtuelles sont des regroupements sociaux qui émergent du Net lorsque suffisamment de personnes poursuivent des discussions publiques assez longtemps, et avec suffisamment de chaleur humaine, pour tisser des liens personnels dans le cyberespace" (H. Rheingold, 1998). Cette définition a été retenue depuis dans de très nombreux articles académiques. 

Lire

Adler, Emanuel, Niklas Bremberg, et Maïka Sondarjee. « Communities of Practice in World Politics: Advancing a Research Agenda ». Global Studies Quarterly 4, no 1 (2024): 13. https://doi.org/10.1093/isagsq/ksad070.

Chabal, Patrick. « The Political Community ». In Power in Africa: An Essay in Political Interpretation, édité par Patrick Chabal. Palgrave Macmillan UK, 1992. https://doi.org/10.1007/978-1-349-12468-8_2.

Chong, Alan. The International Politics of Communication : Representing Community in a Globalizing World. University of Michigan Press, 2025. https://www.scienceopen.com/book?vid=4d7d4d98-2623-4b6d-932c-8c5c7de1d1bf.

Kumar, Ravi, Prabhakar Raghavan, Sridhar Rajagopalan, et Andrew Tomkins. « Trawling the Web for emerging cyber-communities ». Computer Networks 31, no 11 (1999): 1481‑93. https://doi.org/10.1016/S1389-1286(99)00040-7.

Rheingold, Howard. The Virtual Community. MIT Press, 2000.

Salles-Djelic, Marie-Laure, et Sigrid Quack. Transnational Communities. Édité par Marie-Laure Djelic et Sigrid Quack. Cambridge University Press, 2010. https://sciencespo.hal.science/hal-01891976.

Thursday, June 25, 2026

Concepts, théories: Le coût de la guerre / Cost of war

Quand on pense à la guerre (et à la paix) en termes de coûts (ie de conséquences ou de prix à payer, la notion de prix devant entendue ici dans son sens le plus large), on évoque généralement trois dimensions (le coût financier, le coût humain, le coût socio-politique). Mais il convient d'en ajouter une quatrième, prenant en compte le coût environnemental. Ces coûts multiples sont interdépendants et affectent à court terme mais aussi très durablement les sociétés (R.L. Abel 1991). 

Le coût financier

Dimension mesurable, le coût financier englobe à la fois le prix des armes, celui de la destruction, de la reconstruction mais aussi les impacts directs ou indirects sur l'activité économique (baisses de productions, réallocation des capacités industrielles, inflation des prix à la consommation, marchés noirs...) (J. Federle, A. Meier, et al., 2026) des belligérants et souvent bien au-delà en fonction de l'importance géopolitique du confit (le conflit en Iran de 2026 en est une nouvelle illustration: le prix de l'essence à la pompe a subi une inflation importante partout dans le monde). On peut y ajouter également la prise en charge des soins des blessés, les pensions des vétérans, les intérêts des emprunts qui ont servi à financer la guerre. Pour les victimes et leurs familles ce peut aussi être des pertes de revenus, des coûts additionnels, etc.

Le coût humain

Nombre d'individus tués et blessés, combattants ou non, sont au premier décompte des coûts humains. Il faut toutefois dépasser ces chiffres. Plus largement la santé des individus est mise à mal dans les pays en guerre: accès difficile ou impossible à des systèmes de soin dégradés ou détruits, maladies non traitées, épidémies, mais aussi santé mentale des individus des territoires en guerre (avec des conséquences sur le long terme). Les populations civiles sont tout autant que les combattants victimes des guerres et souffrent des dégradations de leurs conditions d'existence: populations mises à la rue, déplacements de populations (parfois définitifs), migrations, répressions, violences dégradantes, atteintes aux droits fondamentaux des individus... Au terme des guerres, la reconstruction ne concerne pas les seules villes, infrastructures, ou le seul appareil industriel. Il faut reconstruire les individus. Le coût humain est bien sûr étroitement lié aux coûts économiques. Les pertes humaines peuvent affecter le taux de natalité, la répartition des populations par tranches d'âges, avec des effets sur la consommation, sur la main d'œuvre, la production et in fine la création d'activité économique et de richesse d'un pays.

Le coût politique et social

De la guerre peut résulter, aussi bien chez les vaincus que les vainqueurs, une érosion des libertés et de la démocratie, se traduisant par une détérioration des institutions (dans des cas bien particuliers toutefois; conflits infra-étatiques, sociétés fragmentées) (E. Benmelech, J. Monteiro, 2026). Selon Crawford et Lutz (2025) les guerres et la mobilisation durable produisent climat de peur, de méfiance et militarisation des mentalités qui minent progressivement les valeurs et les conditions d'existence de la démocratie. Dans ses fondements, la démocratie ne prône pas la guerre comme mode privilégié de traitement des conflits. Dans le climat de peur et d'urgence de la guerre, les débats et différences politiques s'estompent, il y a concentration des pouvoirs, affaiblissement des contre-pouvoirs... La guerre et la peur qu'elle favorisent les choix autoritaires, engendrent des restrictions aux libertés civiles, réduisent les droits des groupes perçus comme ennemis, etc. La militarisation est l'un des principaux moteurs de cette érosion de la démocratie. 

Le coût environnemental

"Quand les éléphants de battent c'est l'herbe qui souffre", proverbe Kenyan, inscrit en introduction de l'article Warfare and Its Environmental Impact (Opangmeren Jamir, 2025). La dégradation de l'environnement est manifeste dans la destruction des infrastructures essentielles (traitement et distribution de l'eau, électricité, habitations...), la présence des produits hautement toxiques utilisés dans les bombes et autres types de munitions qui polluent air, sols, sous-sols, eau... Faune et flore sont les victimes des guerres. Autant de pollutions qui débordent très largement des frontières des théâtres de guerre. On peut évaluer les conséquences de la guerre sur l'environnement en termes de CO2 (D. Nourbaha, 2026). 

L'évaluation des dégâts provoqués par les guerres est un exercice nécessaire, salutaire, qui devrait guider les décisions politiques. Est-ce le cas? (J. Tirman, 2015). 

Ressources

Sites Warcosts.org : 40 open datasets covering every US war, military spending, arms sales, bases, veterans, and more.

Lire

Abel, Richard L. « The Costs of War ». Negotiation Journal 7, no 3 (1991): 235‑48. https://doi.org/10.1111/j.1571-9979.1991.tb00619.x.

Benmelech, Efraim, et Joao Monteiro. War and Democratic Backsliding. NBER Working Papers 34734. NBER Working Papers. National Bureau of Economic Research, Inc., 2026. https://ideas.repec.org//p/nbr/nberwo/34734.html.

Crawford, Neta C., et Catherine Lutz. « Long War & the Erosion of Democratic Culture ». Daedalus 154, no 4 (2025): 161‑80. https://doi.org/10.1162/DAED.a.951.

Federle, Jonathan, André Meier, Gernot J. Müller, Willi Mutschler, et Moritz Schularick. « The Price of War ». American Economic Review 116, no 3 (2026): 791‑827. https://doi.org/10.1257/aer.20241355.

Nourbaha, Daryush. « Le coût environnemental de la guerre – État de la planète ». Columbia Climate School, 15 avril 2026. https://news.climate.columbia.edu/2026/04/15/the-environmental-cost-of-war/.

Opangmeren, Jamir. Warfare and Its Environmental Impact. Manohar Parrikar Institute for Defence Studies and Analyses (MP-IDSA, 2025. https://idsa.in/wp-content/uploads/2025/11/Issue-Brief-Dr-Opangmeren-Jamir-26-November-2025.pdf.

Tirman, John. « The Human Cost of War ». Foreign Affairs, 8 octobre 2015. https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2015-10-08/human-cost-war.

Tuesday, June 23, 2026

Concepts, théories: Trashification, Objectification...

La trashification, ou acte qui consiste à "trashifier", c'est-à-dire à transformer un objet en déchet. Un objet n'est pas par nature un déchet, il le devient, non pas uniquement lorsqu'il devient inutilisable, mais également cela peut être le cas quand il perd sa valeur économique mais pas nécessairement d'usage (à l'exemple des maisons qui aux USA lors de la crise économique de 2008 sont devenues des "trash" ou des "toxic assets") ou symbolique dans un contexte social donné.  On a pu observer que dans certains contextes la notion s'applique parfois aux individus eux-mêmes (S. Lycourghiotis, 2020). Juliana Uhuru Bidadanure conçoit la trashification comme une forme particulière, car radicale, d'objectification. L'objectification est un mécanisme par lequel les individus cessent d'être considérés comme des personnes à part entière. Avec la trashification ils sont perçus comme des déchets et traités comme tels, ce qui se traduit par rejet, mise à l'écart, non-assistance, abandon, disparition normalisée, véritable processus social de déshumanisation par dévalorisation absolue (J.U. Bidadanure, mai 2026). La trashification est l'attribution d'une valeur négative à certains groupes sociaux. La notion de déchet est donc socialement construite et peut être un phénomène politique et idéologique (préjugés sociaux, peurs, stéréotypes, intérêts politiques peuvent décider de ce qui dans la société est ou non "déchet"). La trashification détermine alors la mise à l'écart, la marginalisation, l'abandon et décrit un mécanisme de déshumanisation et de marginalisation (désigner ce qui est indésirable dans l'espace social). Les objets ainsi "trashifiés" doivent être écartés, gérés comme des problèmes, écartés de l'espace public. 

Lire: 

Lycourghiotis, Sotiris. « The Fluid Geography of Rubbish: An Analysis of the Patras Refugee Camp (1999–2009) ». Worldwide Waste 3, no 1 (2020): 8‑8. https://doi.org/10.5334/wwwj.34.

Monday, June 22, 2026

Concepts, théories: Noosphère

La noosphère est une notion philosophique imaginée durant la première moitié du 20° siècle par le théologien Teilhard de Chardin, par le mathématicien français Edouard Le Roy et le géochimiste russe Vladimir Vernadsky (D. Ronfeldt, J. Arquilla, 2020) et qui peut être définie comme la "couche pensante (humaine) de la Terre, constituant un règne nouveau, un tout spécifique et organique`` (C. Cuénot, Nouv. Lex. Teilhard de Chardin, Paris, éd. du Seuil, 1968) (CNRTL) Le dictionnaire Robert la définit comme "le monde de la pensée (figuré par une couche se superposant à la biosphère)", mais serait par trop réductrice (François Rigaux, 2007). Car la noosphère va au-delà et introduit l'idée de "cerveau des cerveaux", de "cerveaux collectif" qualifié de "Machine". Ce réseau de cerveaux est étroitement lié aux développements des outils de télécommunication ("l'extraordinaire réseau communications radiophonique et télévisuelle... nous reliant déjà tous dans une sorte de co-conscience 'éthérée'...")  et de l'informatique ("... la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui, grâce à des signaux combinés à raison de plusieurs centaines de mille par seconde... parce qu'elles augmentent en nous le facteur essentiel ... de la 'vitesse de pensée' sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche". (cité dans François Rigaux, 2007). La notion sera reprise par McLuhan puis par Manuel Castells qui la définit comme "le système de communications et de représentations où se forment les concepts et où se constituent les modèles de comportement" (M. Castells, 2001). D. Ronfeldt et J. Arquilla (2020) consacrent un long rapport à la notion de Noopolitique directement déclinée de celle de noosphère. La noopolitique est ici proposée comme étant un concept essentiel à l'adaptation de la grande stratégie américaine à l'ère de l'information car elle permet de privilégier le soft power, et doit se substituer à la realpolitik qui privilégie quant à elle le hard power. Cette approche se réapproprie donc la notion de Teilhard de Chardin, l'objectif étant de lutter contre les formes obscures ("dark forms") de la noopolitique déployées par les adversaires de l'Amérique: "weaponized narratives, strategic deception, epistemic attacks". Ce rapport de 2020 reprend et prolonge les idées formulées par les deux auteurs dans leur publication de 1999: "The Emergence of Noopolitik: Toward an American Information Strategy". Ces deux auteurs américains, dont les travaux s'inscrivent dans des projets financés par la défense américaine, distinguent cyberspace, infosphere et noosphere. La noosphere (rapport de 1999) est "the broadest informational realm of the mind" qui intègre le cyberespace (ie. le Net) et l'infosphere (cyberespace + media). La noopolitique est une pratique de politique étrangère spécifique à l'ère de l'information et qui met l'accent sur le soft power (valeurs, normes, lois, éthique) sans que pour autant le hardpower soit dépassé. La noopolitique n'est pas un substitut au hardpower. Elle n'est pas non plus une politique universelle, car elle doit être adaptée aux contextes, aux pays dans lesquels elle s'applique, etc.  

Lire

Arquilla, John, et David Ronfeldt. The Emergence of Noopolitik: Toward An American Information Strategy. RAND Corporation, 1999. https://www.rand.org/pubs/monograph_reports/MR1033.html.

Castells, Manuel. La Galaxie Internet. Fayard. Paris, 2001.

Rigaud, François. « De la noosphère à la noopolitique – la mise en réseaux du savoir et du pouvoir ». In Liber amicorum Paul Martens, Larcier Eds. Bruxelles, 2007. https://www.sfdi.org/wp-content/uploads/2014/08/RIGAUXnoos.pdf.

Ronfeldt, David, et John Arquilla. Whose Story Wins: Rise of the Noosphere, Noopolitik, and Information-Age Statecraft. RAND Corporation, 2020. https://doi.org/10.7249/PEA237-1.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 22 juin 2026.  

Friday, June 19, 2026

Concepts, théories: Victory / Victoire

Victoire, défaite, gagner, perdre... des notions qui sont, de manière permanente, au cœur de l'actualité internationale. 

La guerre appelle de nombreuses analyses. Notamment sur les conditions du chemin vers la victoire. La dimension technologique est l'un des instruments majeurs de cette quête de victoire. Les évolutions technologiques peuvent redéfinir les guerres, mais ne pas pour autant permettre d'emporter la victoire dans la guerre. Raphael S. Cohen évoque par exemple les limites de la reconfiguration des guerres du fait des transformations de la puissance aérienne (R.S. Cohen, 2025). Cet article évoque les croyances ou certitudes qui ont parcouru les sphères militaires tout au long du 20° siècle, selon lesquelles la puissance aérienne pouvait assurer à elle-seule la victoire dans la guerre. Croyance qui s'est également étendue à d'autres innovations technologiques ces dernières décennies: la domination de la sphère informationnelle et celle du cyberespace en particulier devait permettre de remporter les guerres sans même engager de troupes sur le terrain. Victoires permises non seulement par la capacité à détruire les forces de combat de l'ennemi mais aussi sa force ou résistance mentale.

Ces considérations portent sur la manière d'atteindre la victoire, de gagner les batailles. A quoi se mesure, s'évalue, se reconnaît la victoire? Y a-t-il des éléments objectifs de victoire? Comment peut être définie la notion de "victoire"? 

La victoire est le "succès remporté à l'issue d'un combat, d'une bataille, d'une guerre"; l' "avantage décisif marquant l'achèvement d'une guerre". (CNRTLSelon l'Oxford Dictionary, la victoire désigne l'état dans lequel se trouve qui a surmonté un ennemi ou un adversaire dans un combat, une bataille ou une guerre ; la suprématie ou la supériorité obtenue à la suite d'un conflit armé. Mais d'autres définitions sont proposées par les chercheurs: la victoire est l'atteinte des objectifs de guerre, tels qu'ils sont définis au départ puis éventuellement redéfinis au cours de la campagne (Gabriella Blum, 2013). Cette définition ne présume rien de la légitimité des objectifs, ni des moyens mis en oeuvre, ni ne limite les objectifs à leur dimension militaire. Ils peuvent donc être politiques, économiques... Détruire l'armée ennemie n'est donc ni une condition nécessaire ni une condition suffisante. Victoire militaire et victoire politique peuvent être décorrélées. Il n'y a victoire que lorsque l'un des belligérants atteint tous ses objectifs. "Prime Minister Benjamin Netanyahu said that the war against Hamas will not end until Israel achieves all of its objectives. ... What will happen? An absolute victory.” (Colin P. Clarke, 2024) La question est: quels sont ces objectifs? Les USA veulent-ils reconfigurer le Moyen-Orient? Si oui, est-ce fait ou est-ce que cela sera possible désormais? Qui des USA ou de l'Iran a véritablement gagné la guerre initiée en février 2026? L'accord signé le 17 juin 2026 a-t-il désigné vainqueur et perdant? Chaque camp crie victoire signifiant ainsi à l'autre qu'il a perdu. Victoire et défaite seraient donc question de points de vue, des notions empreintes de subjectivité, laissées à l'appréciation de chacun? Pour les uns les USA ont gagné (le président D. Trump ne cesse de l'affirmer: “Regardless of what happens, we win. We’ve totally defeated that country.” (cité dans D. Tierney, 2026), pour les autres l'Iran sortirait gagnant car Téhéran aurait atteint ses objectifs stratégiques (N. Bajoghli, 2026). Mais concrètement que veut dire "victoire"?  Comment sait-on qui a gagné? 

La victoire est par ailleurs une réalité subjective: "il n'existe aucun moyen objectif de juger qui gagne et qui perd une guerre. En réalité, la victoire est subjective." (D. Tierney, 2026)  La victoire n'est pas une condition objective et mesurable. Elle est avant tout une évaluation ou un jugement porté sur le résultat d'une guerre (J. Bartholomees, 2008). Ce qui compte, c'est l'évaluation du résultat de la guerre. La victoire est un état dans lequel on estime à la fois que les objectifs poursuivis ont été atteints, et dans quelle mesure ils l'ont été, si on en est satisfaits ou non; et que la guerre a eu un effet positif sur les problèmes politiques qui étaient à l'origine de la guerre.

Lire

Bajoghli, Narges. « Iran’s Long Game ». Foreign Affairs, 26 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/iran/irans-long-game.

Bartholomees, J. « Theory of Victory ». Parameters, The US Army War College Quarterly, vol. 38, no 2 (2008): 25‑36. https://doi.org/10.55540/0031-1723.2419.

Blum, Gabriella. « The Fog of Victory ». European Journal of International Law 24, no 1 (2013): 391‑421. https://doi.org/10.1093/ejil/cht008.

Clarke, Colin P. « The Counterinsurgency Trap in Gaza ». Foreign Affairs, 5 février 2024.

Cohen, Raphael S. « The False Promise of Strategic Bombing ». Foreign Affairs, 18 février 2025.

Tierney, Dominic. « The Iran War Is an Expectations Game ». Foreign Affairs, 21 avril 2026. https://www.foreignaffairs.com/iran/iran-war-expectations-game.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 18 juin 2026.