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Monday, September 7, 2026

Concepts, théories: Swarm / Essaim

La notion d'essaim (swarm en anglais) est au cœur des réflexions développées par John Arquilla et David Ronfeldt dans les années 1990-2000. Dans le rapport publié par la RAND Corporation en 2000 (Arquila, Ronfeldt, 2000), prolongeant leurs travaux sur la cyberguerre (1993) et la netwar (1997), ils envisagent les conflits du futur et la fonction que pourraient y tenir les essaims. Le swarming est une méthode qui consisterait pour les militaires à mener des frappes reposant "sur un flux continu de force et/ou de feu, dirigé à la fois depuis des positions rapprochées et à distance." Les réseaux de communication y jouent un rôle essentiel car ils permettent le "déploiement d'une multitude de petites unités de manœuvre dispersées et interconnectées". Sans ces flux d'informations/données sécurisés et fiables, l'essaim ne saurait fonctionner. La notion d'essaim s'inscrit dans les considérations plus larges menées alors sur la révolution dans les affaires militaires et l'impact de la révolution des NTIC dans le spectre du conflit. Si la méthode du swarming a pu être utilisée à de nombreuses reprises dans l'histoire, elle n'a toutefois jamais été traduite en doctrine à part entière. C'est ce que proposent dans ce travail les deux auteurs américains. 

En mars 2000 la RAND Corporation publiait un autre rapport sur le sujet: "Swarming on the battlefield: Past, Present, and Future" (Sean J.A. Edwards, 2000) qui revient, comme Arquilla et Ronfeldt sur la possibilité de construction d'une doctrine spécifique, en tirant les leçons des pratiques de swarming identifiées au cours de l'histoire, et les transposant aux spécificités et contraintes des guerres modernes. L'auteur insiste toutefois sur le fait que le swarming n'a pas toujours rencontré les succès escomptés et que des contremesures efficaces en limitent fortement l'efficacité. Le swarming n'est en tous cas ni la méthode, ni la tactique, ni la stratégie maîtresse qui confèrerait une supériorité absolue, ou garantirait la victoire (tactique, opérationnelle, encore mois stratégique et politique). 

La notion de swarming a connu un regain d'intérêt au cours des dernières années, alimenté par l'avènement des drones d'une part et de l'IA d'autre part, dans leurs applications militaires et non militaires. Plusieurs aspects sont traités: le développement, le fonctionnement, la mise en oeuvre des essaims de drones de combat (Jules Hurst, 2017), les contre-mesures (techniques de lutte anti-essaim) (Ravi Raj, and Andrzej Kos, 2026), l'avantage du rapport de force asymétrique procuré (Motjaba Nasehi, 2025), les configurations d'utilisation des essaims de drones (pouvant eux-mêmes être déployés comme techniques de contre-mesures, pour brouiller les systèmes radars par exemple) (Claudia Conte et al., 2023), etc. Ces essaims de drones sont des armes ou systèmes d'armes fondamentalement dépendants de l'information (données, communications, réseaux, etc.) (Zachary Kallenborn, 2022). 

Dans le domaine de la cybersécurité/défense on recourt à la "swarm intelligence" ou "intelligence en essaim" pour la détection d'anomalies, l'analyse du traffic, et plus généralement la défense contre les cyber-menaces (Eduard Bucari, 2025).  

Plus récemment il fut question des nouvelles menaces que constituent désormais les attaques menées par des essaims d'agents. L'attaque menée entre mai et juillet 2026 par un essaim de 700 agents IA créés par Open AI contre Hugging Face en sont un exemple. Il ne s'agit plus ici de tactiques conçues par des organisations, par des individus, mais d'une action menée par des systèmes qui ont échappé au contrôle de leurs concepteurs. Les essaims d'IA constituent également aujourd'hui des menaces à la démocratie (D.T. Schroeder et al., 2025), car "capables de se coordonner de manière autonome, d'infiltrer les communautés et de fabriquer efficacement un consensus.". 

Lire

Arquilla, John, et David Ronfeldt. « Cyberwar Is Coming! » Comparative Strategy 12, no 2 (1993): 141‑65.

Arquilla, John, et David Ronfeldt. « The Advent of Netwar ». In In Athena’s Camp: Preparing for Conflict in the Information Age. RAND Corporation, 1997. https://www.jstor.org/stable/10.7249/mr880osd-rc.17.

Arquilla, John, et David Ronfeldt. Swarming and the Future of Conflict. DB-311-OSD. RAND Corporation, 2000. https://www.rand.org/pubs/documented_briefings/DB311.html.

Bucari, Eduard. « Swarm Intelligence in Cybersecurity: The Future of Adaptive Defense ». 1 (2025): 307‑10. https://repository.utm.md/handle/5014/34287.

Conte, Claudia & Supplizi, Sofia & de Alteriis, Giorgio & Mele, Antonio & Rufino, Giancarlo & Accardo, Domenico. (2022). Using Drone Swarms as a Countermeasure of Radar Detection. Journal of Aerospace Information Systems. 20. 70-80. 10.2514/1.i011131. 

Edwards, Sean J. A., Swarming on the Battlefield: Past, Present, and Future. Santa Monica, CA: RAND Corporation, 2000. https://www.rand.org/pubs/monograph_reports/MR1100.html.

Hurst, Jules. « Robotic Swarms in Offensive Maneuver ». Joint Force Quarterly, National Defense University Press, vol. 87 (octobre 2017): 105‑11.

Kallenborn, Zachary. « InfoSwarms: Drone Swarms and Information Warfare ». The US Army War College Quarterly: Parameters 52, no 2 (2022): 87‑102. https://doi.org/10.55540/0031-1723.3154.

Nasehi, Motjaba. « FPV Drone Swarms in Asymmetric Warfare: Tactical Innovations and Ethical Challenges ». Advances 6, no 3 (2025): 93‑99. https://doi.org/10.11648/j.advances.20250603.12.

Raj, Ravi, et Andrezj Kos. « Recent Developments and Applications of Drone Swarm: Techniques, Strategies, and Challenges ». Sensors 26, no 10 (2026): 21. https://doi.org/10.3390/s26102943.

Schroeder, Daniel Thilo, Meeyoung Cha, Andrea Baronchelli, et al. « How malicious AI swarms can threaten democracy: The fusion of agentic AI and LLMs marks a new frontier in information warfare ». Science 391, no 6783 (2026): 354‑57. https://doi.org/10.1126/science.adz1697.

Sunday, August 9, 2026

Concepts, théories: Power transition / Transition de la puissance

La théorie de la transition de la puissance (Power Transition Theory - PTT) d'A.F.K. Organski (1958) postule que la paix internationale est plus stable lorsqu'un acteur hégémonique dominant impose un système de règles qui satisfont à une majorité de nations. La théorie d'Organski est une alternative à la théorie de l'équilibre des puissances qui postule quant à elle que le système international reste pacifique à condition qu'aucune nation n'accède à une puissance largement supérieure à celle des autres (K Dowding, Encyclopedia of Power). 

Pour Organski le conflit survient lorsqu'apparaît un acteur contestant le pouvoir hégémonique et qu'il envisage une autre forme d'ordre mondial. Sa théorie examine la probabilité de guerre entre nations ou à l'intérieur d'une même nation (K. Dowding, Encyclopedia of Power). L'évolution des rapports de force est à l'origine de la conflictualité (mais on ne doit ne pas en déduire automatiquement que toute évolution des rapport de force entraîne guerre).

La théorie a été étendue (Jonathan M. DiCicco and Jack S. Levy, 1999) par un changement d'échelle, aux sous-systèmes régionaux (modèle des hiérachies multiples de Lemke), intégrant la possibilité de guerres entre petites puissances; ou de guerres entre coalitions (et non entre Etats) (théorie des transitions d'alliances de Kim); 

La théorie de la transition de puissance et l'influence du cyberespace 

Le cyberespace est un environnement propice à la projection de la puissance, un outil au service de la construction de la puissance mais aussi, inversement, un instrument de contestation des puissances existantes, un vecteur d'affaiblissement. Les grandes puissances y sont donc investies pour assurer leur pouvoir sur la scène internationale, mais des acteurs leur contestant cette position les y défient. Le cyberespace modifie-t-il pour autant de manière radicale l'équilibre des pouvoirs? (J. Rowland, M. Rice, S. Shenoi, 2014) Pour Organski, il y a plus de chances que la paix se stabilise quand il y a une hiérarchie claire: une nation dominante, des grandes puissances, des puissances moyennes et petites, et que chacun s'en tient à cet ordre. Sa remise en cause à quelque niveau que ce soit peut se traduire par des conflits. Les challengers peuvent-ils appuyer leur croissance sur les seules capacités cybernétiques et peut-on alors considérer que l'acquisition de cyber-puissance serait de nature à renforcer les velléités de remise en question de la hiérarchie? Enescan Lorci (2024) tente de transposer au cyberespace la théorie de la transition d'Organski, car cette dernière permet de penser la distribution inégale de la puissance entre Etats et les conséquences possibles, en terme de risques de conflictualité, des évolutions au sein de cette distribution. Dans cette approche, la puissance cyber d'un Etat n'est pas réduite à ses capacités offensives et défensives, mais s'étend à sa capacité à atteindre ses objectifs dans le cyberespace. Il distingue quatre catégories de puissances: global cyber leader (les USA), cyber great powers (UE, Chine, Russie...), cyber-dependant powers, non-cyber powers. Si le cyberespace est un système international hiérarchisé, il est alors nécessaire de mesurer la puissance cyber des Etats afin d'étudier si l'accroissement relatif de puissance de challengers peut conduire à une transformation de cet ordre. 

Lire

DiCicco, Jonathan M., et Jack S. Levy. « Power Shifts and Problem Shifts: The Evolution of the Power Transition Research Program ». The Journal of Conflict Resolution 43, no 6 (1999): 675‑704.

Kim, Woosang, and James D. Morrow. 1992. When do power shifts lead to war? American Journal of Political Science 36:896-922.

Lemke, Douglas, and Jacek Kugler. 1996. The evolution of the power transition perspective. In Parity and war: Evaluations and extensions of "The war ledger," edited by Jacek Kugler and Douglas Lemke, 3-33. Ann Arbor: University of Michigan Press.

Lorci, Enescan. « Assessing Power and Hierarchy in Cyberspace: An Approach of Power Transition Theory ». Applied Cybersecurity & Internet Governance 3, no 2 (2024): 7‑37. https://doi.org/10.60097/ACIG/190481.

Organski, A. F. K. World Politics. Knopf, 1958.

Rowland, Jill, Mason Rice, et Sujeet Shenoi. « The anatomy of a cyber power ». International Journal of Critical Infrastructure Protection 7, no 1 (2014): 3‑11. https://doi.org/10.1016/j.ijcip.2014.01.001.

Wednesday, August 5, 2026

Concepts, théories: Exceptionalism / Exceptionnalisme

L'exceptionnalisme américain est "the notion that the United States is unique among nations and that the American way is invariably the best" (J. Konyndyk, 2020). Mais cette façon de penser, de s'estimer par rapport aux autres, de hiérarchiser les individus, les sociétés, les cultures, a ses revers: elle aveugle à la fois dirigeants et citoyens, elle n'est qu'arrogance, "ignorance du reste du monde" (J. Konyndyk, 2020). Mais on ne peut pas réduire l'exceptionnalisme à sa forme américaine, puisqu'on évoque aussi un exceptionnalisme européen (ie. de l'UE) (L. Robert, 2019), l'exceptionnalisme grec (T. Gallant, 1997), ou encore l'exceptionnalisme asiatique qui correspondrait au regard que portent les occidentaux sur les communautés asiatiques, considérant ces dernières comme une "minorité modèle", différente des autres (G. Bahadur, 2023); exceptionnalisme asiatique renvoyant également à l'idée selon laquelle l'Asie serait une exception aux mécanismes généraux de la modernisation et du développement démocratique observés dans le reste du monde, comme si le monde asiatique répondait à d'autres règles, d'autres principes en raison de fondements culturels différents (thèse réfutée par Ch. Welzel, 2012). L'exceptionnalisme implique donc toujours un regard, sur les autres ou par rapport aux autres, qui oppose universalité et particularité. La manière dont un Etat se perçoit a des conséquences sur la manière dont il définit son rôle international. Cette identité nationale détermine le comportements internationaux, rendant aux yeux de ceux qui les défendent certaines politiques naturelles, légitimes, voire nécessaires. Mais l'exceptionnalisme n'est pas intrinsèquement conflictuel et les conséquences sur la paix internationale dépendent du type d'exceptionnalisme (N. Nymalm, J. Plagemann, 2019): impérial (favoriserait le conflit, l'unilatéralisme); civilisationnel (aurait pour conséquence l'isolement, une prise de distance vis-à-vis des autres Etats); internationaliste (favoriserait le multilatéralisme, la coopération); globaliste (privilégierait la promotion de normes universelles et le multilatéralisme). 

Le cyber-exceptionnalisme est un point de vue qui a accompagné l'essor d'internet dans les années 1990: d'une part le monde numérique ou virtuel diffère fondamentalement du monde physique, le cyberespace doit donc être traité comme un univers distinct; d'autre part le cyberespace a un pouvoir tel qu'il signe la fin de la souveraineté des Etats (J. Pohle, 2020). 

Lire

Bahadur, Gaiutra. « Unmaking Asian Exceptionalism ». Boston Review, 2023. https://www.bostonreview.net/articles/unmaking-asian-exceptionalism-bahadur/.

Gallant, Tom.  'Greek Exceptionalism and Contemporary Historiography: New Pitfalls and Old Debates', Journal of Modern Greek Studies 15/2 (1997), 209-216.

Konyndyk, Jeremy. « Exceptionalism Is Killing Americans ». Foreign Affairs, 8 juin 2020.

Nymalm, Nicola, et Johannes Plagemann. « Comparative Exceptionalism: Universality and Particularity in Foreign Policy Discourses ». International Studies Review 21, no 1 (2019): 12‑37. https://doi.org/10.1093/isr/viy008.

Pohle (Julia), et Thiel (Thorsten). « Digital Sovereignty ». Internet Policy Review 9, no 4 (2020). https://doi.org/10.14763/2020.4.1532.

Robert, Loïc. « L’exceptionnalisme européen ». In L’exception en droit de l’Union européenne. Presses universitaires de Rennes, 2019. https://doi.org/10.3917/pur.carpa.2019.01.0187.

Welzel, Christian. « The Myth of Asian Exceptionalism: Response to Bomhoff and Gu ». Journal of Cross-Cultural Psychology 43, no 7 (2012): 1039‑54. https://doi.org/10.1177/0022022112455458.

Monday, July 27, 2026

Concepts, théories: Pessimism in IR and cyber / Pessimisme dans les RI et le cyber

Le pessimisme est une "disposition d'esprit qui consiste à ne voir que le mauvais côté des choses, à trouver que tout va ou va aller mal" (CNRTL). En philosophie, "doctrine selon laquelle dans le monde le mal l'emporte sur le bien, la souffrance sur le plaisir" (CNRTL). Le pessimisme est un regard posé sur le monde, sur sa propre société et qui transparaît par exemple dans les discours sur le déclin ("Most Americans think their country is in decline" (Foreign Affairs, décembre 2023)). Le déclin fut par ailleurs l'un des principaux thèmes de campagne du candidat à l'investiture Donald Trump, qui promettait d'inverser cette tendance. En relations internationales, le pessimisme découle d'une comparaison avec les autres: alors que tous les indicateurs sont au vert pour la Chine (croissance, développement, accès au statut de puissance mondiale...) l'avenir des Etats-Unis et de l'Europe semble bien moins prometteur. Les causes du pessimisme sont nombreuses, mais la principale serait économique (Stephan Haggard, 2014). Les deux premières décennies du 21° siècle ont apporté à ces deux continents leurs lots d'évènements déstabilisants (crise financière, terrorisme, aujourd'hui crise climatique, crises politiques des démocraties, guerre aux portes de l'Europe) et la puissance qui était la leur mise en défaut. La vision pessimiste du monde propre à V. Poutine serait l'une des causes de la guerre en Ukraine (Daniel W. Drezner, 2022)

Le pessimisme tient une place importante place dans les théories des relations internationales. Il est une caractéristique du réalisme classique qui construit une grille de lecture du monde s'adossant sur une conception pessimiste de la nature humaine qui serait fondamentalement mauvaise, poussant à la fois Etats et individus à ne rechercher que leur intérêt propre au détriment de la morale ou de la justice, comportement qui les mène inéluctablement vers des issues tragiques mais appelées à se reproduire continuellement dans l'histoire (Chutao Zhang, 2023). La théorie libérale est également empreinte de pessimisme: les mécanismes libéraux de paix et de coopération restent essentiels (institutionnalisation) mais montrent leurs limites face à la montée des puissances émergentes (qui ont des intérêts divergents) et la persistance des régimes autoritaires (S. Haggard, 2014). Le pessimisme libéral est donc la prise de conscience des barrières contre lesquelles bute le libéralisme. Enfin, retenons, comme le rappellent T. Stevens et N. Michelsen dans leur ouvrage de référence sur le pessimisme dans les relations internationales, que le pessimisme diffère du cynisme et du fatalisme (T. Stevens, N. Michelsen, 2020). 

Cyber et pessimisme en RI

Le cyber-optimisme peut être ce regard qui considère les technologies comme des outils de libération (internet et réseaux sociaux au service des peuples opprimés, facilitateurs de révolutions, printemps arabes, etc.) Le cyber-pessimisme considère ces technologies comme des outils de surveillance, de contrôle, placés entre les mains de régimes autoritaires. Le pessimisme technologique appréhende les technologies comme un ensemble de menaces qui mettent nos existences en péril et verse donc dans le catastrophisme. Le cyberespace n'a cessé d'alimenter les lectures pessimistes du monde, de notre environnement politique, sécuritaire, social... Le techno-pessimisme est fortement teinté de catastrophisme (exemple: l'IA va dominer le monde et entraîner l'extinction de l'humanité...) Les considérations sur la cyber-conflictualité a déployé sa part d'optimisme (la cyberguerre peut être une alternative aux conflits destructeurs) mais la part de pessimisme domine généralement (le cyberespace permet d'internationaliser les conflits; la dépendance des sociétés modernes au cyberespace les a rendues extrêmement vulnérables; avantage à l'attaquant contre lequel la défense ne peut grande chose; la construction d'un monde en réseau a accru l'instabilité internationale...) et rien ne permet de faire marche arrière désormais. Le cyber-pessimisme véhicule l'idée que la cyberguerre arrive à grands pas et qu'elle aura lieu (Arquilla, Ronfeldt, 1993), avec sa cohorte d'effets tout autant destructeurs qu'imprévisibles sur les fondements mêmes de nos sociétés. 

Le pessimisme caractérise d'autre part nombre d'analyses portant sur les relations sino-américaines, faites de tensions croissantes entre deux puissances majeures qui devraient à moyen ou long terme déboucher inéluctablement sur un conflit armé de grande ampleur. Mais pour certains auteurs ce scénario serait excessif car l'essentiel de l'affrontement se situerait désormais dans le cyberespace, champ de bataille narratif. Même si cette guerre de l'information propage ses effets sur la scène internationale, il ne faut pour autant pas en déduire une issue guerrière inévitable (Nicholas Ross Smith, Ruairidh J. Brown, 2021). 

Le pessimisme en cybersécurité est un autre angle d'approche de la relation entre le pessimisme et le cyberespace: les informaticiens sont amenés à optimiser les systèmes en fonction des scénarios du pire. Or privilégier ces derniers sur les scénarios les plus probables peut conduire à des résultats sous-optimaux (E. Galinkin, 2024

Lire

Arquilla, John, et David Ronfeldt. Cyberwar Is Coming! RAND Corporation, 1993. https://www.rand.org/pubs/reprints/RP223.html.

Drezner, Daniel W. « The Perils of Pessimism ». Foreign Affairs, 21 juin 2022. https://www.foreignaffairs.com/articles/world/2022-06-21/perils-pessimism-anxious-nations.

Foreign Affairs. « America’s Dangerous Pessimism. A Conversation With Fareed Zakaria ». 14 décembre 2023. https://www.foreignaffairs.com/podcasts/americas-dangerous-pessimism-fareed-zakaria.

Galinkin, Erick, Emmanouil Pountourakis, et Spiros Mancoridis. « The Price of Pessimism for Automated Defense ». Decision and Game Theory for Security 14908 (novembre 2024): 45‑64. https://doi.org/10.1007/978-3-031-74835-6_3.

Haggard, Stephan. « Liberal Pessimism: International Relations Theory and the Emerging Powers ». Asia & the Pacific Policy Studies 1, no 1 (2014): 1‑17. https://doi.org/10.1002/app5.3.

Stevens, Tim, et Nicholas Michelsen. Pessimism in International Relations: Provocations, Possibilities, Politics. Springer Nature Switzerland AG, 2020.

Smith, Nicholas Ross, Смит Николас Росс, et Ruairidh J. Brown. « Neither a New Cold War nor a New Peloponnesian War: The Emerging Cyber-Narrative Competition at the Heart of Sino-American Relations ». Vestnik RUDN. International Relations 21, no 2 (2021): 252‑64. https://doi.org/10.22363/2313-0660-2021-21-2-252-264.

Zhang, Chutao. « A Cynical Theory and Wicked Men: The Origins of Classical Realism’s Pessimism and Cynicism ». 13 février 2023, 448‑54. https://doi.org/10.2991/978-2-494069-97-8_56.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 27 juillet 2026.  

Thursday, July 23, 2026

Concepts, théories: Nexus

Le terme "nexus" s'est imposé ces dernières années dans la littérature tant scientifique que technique. Il est décliné dans de très nombreux domaines. Il peut être traduit par "lien", "relation", "intersection", "nœud", "point central", "point focal", "espace de convergence"... et défini comme une connexion ou lien ou ensemble de liens centraux, essentiels, entre deux objets ou ensembles, parfois un lien causal. Son usage dans les domaines politiques, sécuritaires, de défense, renvoie toujours à des interrogations stratégiques. Ainsi quand on évoquera le "cyber-AI nexus" ne fera-t-on pas seulement référence aux aspects techniques de la mise en relation de ces deux domaines ou espaces jusque-là observables séparément, mais aux enjeux stratégiques que fait naître leur rapprochement ou croisement. Le nexus est le lieu non plus seulement de superpositions, mais un espace où se rencontrent des questions techniques, opérationnelles, stratégiques, politiques. Au sein du "nexus" il y a entre ces éléments des interactions, on est face à un système d'interdépendances qu'il convient d'appréhender de manière holistique. 

Les déclinaisons de "cyber nexus"

Un récent rapport de la RAND Corporation traite de l'AI-Cyber Nexus. Dans ce document la notion de "nexus" s'applique à l'intersection entre deux domaines technologiques, l'IA et celui des opérations offensives dans le cyberespace. La notion de "nexus" est associée à des interrogations et des enjeux politiques nouveaux, et signifie qu'il y a production de capacités et de risques spécifiques nouveaux naissant dans cette intersection. Etudier les deux domaines séparément ne permet pas de saisir ces nouveautés. L'AI–Cyber Nexus est le lieu à l'intérieur duquel émergent des systèmes d'IA suffisamment avancés pour planifier, conduire ou multiplier la force des opérations offensives dans le cyberespace. Il est un processus d'intégration où les progrès de l'IA transforment progressivement les opérations cyber offensives (Quentin Hodgson et al., 2025) sans que l'on ne sache anticiper jusqu'où conduiront les apports de l'IA, à quel point elle transformera et accroîtra les capacités offensives. Il ne s'agit donc pas uniquement de considérer la coexistence de deux environnements techniques, mais de prendre en compte leurs interactions et les impacts ou transformations qu'elles induisent: modification des cyber-opérations, nouvelles formes de gouvernance, de coordination stratégique.

L' "Artificial Intelligence and Cybersecurity Nexus" constitue un ensemble intégrant les interactions entre ces deux domaines, notamment la protection des systèmes d'IA, l'utilisation de l'IA au service de la cybersécurité, les usages offensifs de l'IA, ainsi que les réponses institutionnelles et politiques destinées à encadrer ces interactions. Le nexus IA–cybersécurité correspond à la convergence entre l'IA et la cybersécurité dans ses dimensions défensive, offensive, réglementaire et institutionnelle. Sur le volet politique cela revient par exemple à s'interroger sur la meilleure manière de relier les politiques publiques de l'IA et celles de cybersécurité (RalucaCsernatoni, Katerina Mavrona, 2022). 

Le "space-cyber nexus" est considéré comme un nouveau domaine de conflictualité militaire, 6ème domaine de combat. Les infrastructures spatiales (satellites de communication, navigation, observation...) devenues essentielles pour les opérations militaires et les économies civiles constituent désormais des cibles stratégiques, notamment cibles de cyberattaques. Les systèmes cyber-offensifs, contrairement aux armes antisatellites cinétiques, sont à la portée d'un grand nombre d'acteurs, moins coûteuses, plus facilement accessibles. Cet espace de conflictualité nouveau échapperait en partie au droit international actuel (EytanTepper et al., 2024). 

La notion de "cyber-nuclear nexus" renvoie aux risques d'interférence du cyber avec les capacités nucléaires (James M. Acton, 2021), c'est-à-dire une cyber-opération, une ingérence étrangère dans les systèmes de commandement et de contrôle gérant les opérations nucléaires, dont les conséquences pourraient être désastreuses (risque d'escalade de crise). 

Le "cyber-biosecurity nexus" est un domaine à l'intersection de la cybersécurité et de la biologie (entreprises de biotechnologies, R&D, bio-pharma, etc.). Il constitue une discipline à part entière "qui vise à identifier, évaluer et atténuer les risques liés à la convergence des systèmes biologiques et des technologies numériques... la cyberbiosécurité est par nature interdisciplinaire. Elle fusionne les principes de la cybersécurité, de la biosécurité, de la biosûreté et de la gestion des risques ". 

Le "nexus of cybersecurity and national security" postule que la cybersécurité est devenu l'un des piliers de la sécurité nationale. Le cyberespace ne peut plus être traité comme un objet et enjeu à part, mais comme un théâtre stratégique de compétition et de conflit étroitement lié à la défense, à la résilience de l’État et à la stabilité politique. La cybersécurité dépasse les questions techniques et devient enjeu de survie nationale. Mais inversement, les débats politiques doivent être alimentés par une connaissance suffisante des aspects techniques. On est alors au niveau du "cybersecurity and public policy nexus". 

Lire

Acton, James M. « How Will U.S.-Russia Arms Control Affect the Geneva Summit? » Research Institution. Carnegie Endowment for International Peace, 14 juin 2021. https://carnegieendowment.org/posts/2021/06/how-will-us-russia-arms-control-affect-the-geneva-summit.

Csernatoni, Raluca, et Katerina Mavrona. The Artificial Intelligence and Cybersecurity Nexus: Taking Stock of the European Union’s Approach. New Tech in Reviews. EU Cyber Direct – EU Cyber Diplomacy Initiative, 2022. https://carnegieendowment.org/europe/research/2022/09/the-artificial-intelligence-and-cybersecurity-nexus-taking-stock-of-the-european-unions-approach.

Cyberbiosecurity. « Cyberbiosecurity | Where Cybersecurity Meets Biological Risk ». Cyber ​​Risk GmbH - Industry. Consulté le 23 juillet 2026. https://www.cyberbiosecurity.ch/.

Hodgson, Quentin E., Kamaria Horton, et Matthew J. Malone. Facing the Artificial Intelligence–Cyber Nexus: A Structured Approach to Government Decisionmaking to Address Emerging Artificial Intelligence Capabilities for Cyber Attacks. RAND Corporation, 2025. https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA4250-1.html.

Tepper, Eytan, Scott Shackelford, James Romano, et Sergei Dmitriachev. « The Sixth Warfighting Domain?: Governing the Space-Cyber Nexus ». Georgia Law Review 59, no 1 (2024): 98.

« The Nexus of Cybersecurity and National Security: Taiwan’s Imperatives Amidst Escalating Cyber Threats ». Think Tank. Global Taiwan Institute, 20 mars 2024. https://globaltaiwan.org/2024/03/the-nexus-of-cybersecurity-and-national-security-taiwans-imperatives-amidst-escalating-cyber-threats/.


Billet rédigé par Daniel Ventre, 23 juillet 2026.  

Monday, July 13, 2026

Concepts, théories: Ochlocracy

Le concept d'ochlocratie se réfère au pouvoir de la rue (M. Winock, 2024), gouvernement de la foule, au pouvoir des masses, dont la force exerce sa pression sur le pouvoir en place. Elle est une forme dégénérée de la démocratie : "la démocratie dégénère en ochlocratie, l'aristocratie en oligarchie" (J.J. Rousseau, Du Contrat Social). L'ochlocratie survient quand les masses sont l'instrument de leaders populistes. Existe une autre notion assez proche, sémantiquement: celle de mobocratie (mobocracy) (F. Verger, 2021). J. P. Galvez entend l'ochlocratie dans son acception classique (terme grec ὀχλοκρατία (ochlocratie), qu'il traduit par « mob rule » (gouvernement de la foule, mais en prolonge la définition en la considérant comme une pathologie contemporaine des démocraties représentatives et non pas comme une catégorie ou un régime politique totalement distinct de la démocratie (J.P. Galvez, 2016). L'ochlocratie serait plutôt un phénomène affectant la démocratie de l'intérieur, une forme de captation des procédures démocratiques par des forces populistes qui tirent parti d'un affaiblissement de la paideia (formation civique des citoyens) et appuient leur dynamique sur une simplification du débat public, sur l'exploitation des mécanismes électoraux, etc. La société civile est généralement conçue comme un pilier de la démocratie mais dans certaines conditions (affaiblissement de l'efficacité des institutions, affaiblissement de la sphère publique de discussion rationnelle...) elle peut se faire le vecteur de l'ochlocratie (Jasmin Hasanović, 2015). 

La notion d'internet-ochlocratie (Vsevolod O. Shipulin, 2021) désigne une situation où les processus décisionnels et les échanges publics sont dominés par des foules numériques, davantage que par un débat rationnel. Les masses connectées parviennent à influencer fortement les débats, les décisions ou les comportements collectifs via les réseaux numériques. L'un des défis de la gouvernance de l'espace numérique est alors de trouver un équilibre afin d'échapper aux deux risques que sont l'internet-ochlocratie d'un côté, la dictature informationnelle de l'autre.  

Lire

Hasanović, Jasmin. « Ochlocracy in the practices of civil society: a threat for democracy? » Studia Juridica et Politica Jaurinensis 2 (janvier 2015): 56‑66.

Padilla Gálvez, Jesús. « Democracy in Times of Ochlocracy ». Synthesis philosophica 32 (décembre 2017): 167‑78. https://doi.org/10.21464/sp32112.

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Friday, July 10, 2026

Concepts, théories: Hyperdemocracy / Hyperdémocratie

Selon A. et H. Toffler les progrès des NTIC dans les années 1990 ouvrent la voie à de nouvelles possibilités de participation directe des citoyens dans la prise de décision politique. Mais cette cyberdémocratie est déjà en grande partie réalité, avance Robert Wright dans son article "Hyperdemocracy" publié dans le magazine Time en 1995 (R. Wright, 1995). Cette dernière n'a pas eu les effets positifs escomptés. R. Wright considère l'hyperdémocratie comme une tendance négative: "la dérive vers l'hyperdémocratie s'est opérée sans que personne ne l'ait planifiée". Elle remet en question les fondements mêmes, la solidité de la démocratie représentative, en soumettant ses processus décisionnels à l'influence d'une opinion publique fluctuante. L'hyperdémocratie est ainsi une situation dans laquelle les TIC rendent les responsables politiques très et trop réactifs aux opinions instantanées des citoyens et aux mobilisations des groupes d'intérêts, ce qui se traduit par des politiques impulsives, un affaiblissement du leadership politique, un risque de fragmentation accrue du débat public dans le cyberespace. D'autres articles ont repris ce concept qui désigne une évolution de la démocratie américaine, marquée par une démocratisation poussée à un nouveau où les effets qu'elle produit sont contre-productifs (H. Eclo, 1999) car trop sensible aux opinions publiques, accordant une place importante à l'expression dans les médias, aux sondages, aux groupes de pression, aux NTIC et qui produisent paradoxalement de la méfiance, une dégradation des débats publics, et, in fine, une difficulté plus grande à gouverner. 

Lire

Heclo, Hugh. « Hyperdemocracy ». The Wilson Quarterly 23, no 1 (1999): 62‑71.

Wright, Robert. « Hyperdemocracy ». U.S. Time (USA), 23 janvier 1995. https://time.com/archive/6726612/hyperdemocracy/.

Article rédigé par Daniel Ventre, le 10 juillet 2026. Ne pas reproduire sans autorisation.