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Thursday, July 23, 2026

Concepts, théories: Nexus

Le terme "nexus" s'est imposé ces dernières années dans la littérature tant scientifique que technique. Il est décliné dans de très nombreux domaines. Il peut être traduit par "lien", "relation", "intersection", "nœud", "point central", "point focal", "espace de convergence"... et défini comme une connexion ou lien ou ensemble de liens centraux, essentiels, entre deux objets ou ensembles, parfois un lien causal. Son usage dans les domaines politiques, sécuritaires, de défense, renvoie toujours à des interrogations stratégiques. Ainsi quand on évoquera le "cyber-AI nexus" ne fera-t-on pas seulement référence aux aspects techniques de la mise en relation de ces deux domaines ou espaces jusque-là observables séparément, mais aux enjeux stratégiques que fait naître leur rapprochement ou croisement. Le nexus est le lieu non plus seulement de superpositions, mais un espace où se rencontrent des questions techniques, opérationnelles, stratégiques, politiques. Au sein du "nexus" il y a entre ces éléments des interactions, on est face à un système d'interdépendances qu'il convient d'appréhender de manière holistique. 

Les déclinaisons de "cyber nexus"

Un récent rapport de la RAND Corporation traite de l'AI-Cyber Nexus. Dans ce document la notion de "nexus" s'applique à l'intersection entre deux domaines technologiques, l'IA et celui des opérations offensives dans le cyberespace. La notion de "nexus" est associée à des interrogations et des enjeux politiques nouveaux, et signifie qu'il y a production de capacités et de risques spécifiques nouveaux naissant dans cette intersection. Etudier les deux domaines séparément ne permet pas de saisir ces nouveautés. L'AI–Cyber Nexus est le lieu à l'intérieur duquel émergent des systèmes d'IA suffisamment avancés pour planifier, conduire ou multiplier la force des opérations offensives dans le cyberespace. Il est un processus d'intégration où les progrès de l'IA transforment progressivement les opérations cyber offensives (Quentin Hodgon et al., 2025) sans que l'on ne sache anticiper jusqu'où conduiront les apports de l'IA, à quel point elle transformera et accroîtra les capacités offensives. Il ne s'agit donc pas uniquement de considérer la coexistence de deux environnements techniques, mais de prendre en compte leurs interactions et les impacts ou transformations qu'elles induisent: modification des cyber-opérations, nouvelles formes de gouvernance, de coordination stratégique.

L' "Artificial Intelligence and Cybersecurity Nexus" constitue un ensemble intégrant les interactions entre ces deux domaines, notamment la protection des systèmes d'IA, l'utilisation de l'IA au service de la cybersécurité, les usages offensifs de l'IA, ainsi que les réponses institutionnelles et politiques destinées à encadrer ces interactions. Le nexus IA–cybersécurité correspond à la convergence entre l'IA et la cybersécurité dans ses dimensions défensive, offensive, réglementaire et institutionnelle. Sur le volet politique cela revient par exemple à s'interroger sur la meilleure manière de relier les politiques publiques de l'IA et celles de cybersécurité (RalucaCsernatoni, Katerina Mavrona, 2022). 

Le "space-cyber nexus" est considéré comme un nouveau domaine de conflictualité militaire, 6ème domaine de combat. Les infrastructures spatiales (satellites de communication, navigation, observation...) devenues essentielles pour les opérations militaires et les économies civiles constituent désormais des cibles stratégiques, notamment cibles de cyberattaques. Les systèmes cyber-offensifs, contrairement aux armes antisatellites cinétiques, sont à la portée d'un grand nombre d'acteurs, moins coûteuses, plus facilement accessibles. Cet espace de conflictualité nouveau échapperait en partie au droit international actuel (EytanTepper et al., 2024). 

La notion de "cyber-nuclear nexus" renvoie aux risques d'interférence du cyber avec les capacités nucléaires (James M. Acton, 2021), c'est-à-dire une cyber-opération, une ingérence étrangère dans les systèmes de commandement et de contrôle gérant les opérations nucléaires, dont les conséquences pourraient être désastreuses (risque d'escalade de crise). 

La "cyber-biosecurity nexus" est un domaine à l'intersection de la cybersécurité et de la biologie (entreprises de biotechnologies, R&D, bio-pharma, etc.). Il constitue une discipline à part entière "qui vise à identifier, évaluer et atténuer les risques liés à la convergence des systèmes biologiques et des technologies numériques... la cyberbiosécurité est par nature interdisciplinaire. Elle fusionne les principes de la cybersécurité, de la biosécurité, de la biosûreté et de la gestion des risques ". 

Le "nexus of cybersecurity and national security" postule que la cybersécurité est devenu l'un des piliers de la sécurité nationale. Le cyberespace ne peut plus être traité comme un objet et enjeu à part, mais comme un théâtre stratégique de compétition et de conflit étroitement lié à la défense, à la résilience de l’État et à la stabilité politique. La cybersécurité dépasse les questions techniques et devient enjeu de survie nationale. Mais inversement, les débats politiques doivent être alimentés par une connaissance suffisante des aspects techniques. On est alors au niveau du "cybersecurity and public policy nexus". 

Lire

Acton, James M. « How Will U.S.-Russia Arms Control Affect the Geneva Summit? » Research Institution. Carnegie Endowment for International Peace, 14 juin 2021. https://carnegieendowment.org/posts/2021/06/how-will-us-russia-arms-control-affect-the-geneva-summit.

Csernatoni, Raluca, et Katerina Mavrona. The Artificial Intelligence and Cybersecurity Nexus: Taking Stock of the European Union’s Approach. New Tech in Reviews. EU Cyber Direct – EU Cyber Diplomacy Initiative, 2022. https://carnegieendowment.org/europe/research/2022/09/the-artificial-intelligence-and-cybersecurity-nexus-taking-stock-of-the-european-unions-approach.

Cyberbiosecurity. « Cyberbiosecurity | Where Cybersecurity Meets Biological Risk ». Cyber ​​Risk GmbH - Industry. Consulté le 23 juillet 2026. https://www.cyberbiosecurity.ch/.

Hodgson, Quentin E., Kamaria Horton, et Matthew J. Malone. Facing the Artificial Intelligence–Cyber Nexus: A Structured Approach to Government Decisionmaking to Address Emerging Artificial Intelligence Capabilities for Cyber Attacks. RAND Corporation, 2025. https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA4250-1.html.

Tepper, Eytan, Scott Shackelford, James Romano, et Sergei Dmitriachev. « The Sixth Warfighting Domain?: Governing the Space-Cyber Nexus ». Georgia Law Review 59, no 1 (2024): 98.

« The Nexus of Cybersecurity and National Security: Taiwan’s Imperatives Amidst Escalating Cyber Threats ». Think Tank. Global Taiwan Institute, 20 mars 2024. https://globaltaiwan.org/2024/03/the-nexus-of-cybersecurity-and-national-security-taiwans-imperatives-amidst-escalating-cyber-threats/.


Billet rédigé par Daniel Ventre, 23 juillet 2026.  

Monday, July 13, 2026

Concepts, théories: Ochlocracy

Le concept d'ochlocratie se réfère au pouvoir de la rue (M. Winock, 2024), gouvernement de la foule, au pouvoir des masses, dont la force exerce sa pression sur le pouvoir en place. Elle est une forme dégénérée de la démocratie : "la démocratie dégénère en ochlocratie, l'aristocratie en oligarchie" (J.J. Rousseau, Du Contrat Social). L'ochlocratie survient quand les masses sont l'instrument de leaders populistes. Existe une autre notion assez proche, sémantiquement: celle de mobocratie (mobocracy) (F. Verger, 2021). J. P. Galvez entend l'ochlocratie dans son acception classique (terme grec ὀχλοκρατία (ochlocratie), qu'il traduit par « mob rule » (gouvernement de la foule, mais en prolonge la définition en la considérant comme une pathologie contemporaine des démocraties représentatives et non pas comme une catégorie ou un régime politique totalement distinct de la démocratie (J.P. Galvez, 2016). L'ochlocratie serait plutôt un phénomène affectant la démocratie de l'intérieur, une forme de captation des procédures démocratiques par des forces populistes qui tirent parti d'un affaiblissement de la paideia (formation civique des citoyens) et appuient leur dynamique sur une simplification du débat public, sur l'exploitation des mécanismes électoraux, etc. La société civile est généralement conçue comme un pilier de la démocratie mais dans certaines conditions (affaiblissement de l'efficacité des institutions, affaiblissement de la sphère publique de discussion rationnelle...) elle peut se faire le vecteur de l'ochlocratie (Jasmin Hasanović, 2015). 

La notion d'internet-ochlocratie (Vsevolod O. Shipulin, 2021) désigne une situation où les processus décisionnels et les échanges publics sont dominés par des foules numériques, davantage que par un débat rationnel. Les masses connectées parviennent à influencer fortement les débats, les décisions ou les comportements collectifs via les réseaux numériques. L'un des défis de la gouvernance de l'espace numérique est alors de trouver un équilibre afin d'échapper aux deux risques que sont l'internet-ochlocratie d'un côté, la dictature informationnelle de l'autre.  

Lire

Hasanović, Jasmin. « Ochlocracy in the practices of civil society: a threat for democracy? » Studia Juridica et Politica Jaurinensis 2 (janvier 2015): 56‑66.

Padilla Gálvez, Jesús. « Democracy in Times of Ochlocracy ». Synthesis philosophica 32 (décembre 2017): 167‑78. https://doi.org/10.21464/sp32112.

Shipulin, Vsevolod O., Nikolay A. Kashchey, et Stanislava A. Bazikyan. « Internet-Ochlocracy Or Information Dictate: On Communicative Space Regulation In Digital Era ». European Proceedings of Social and Behavioural Sciences Perishable And Eternal: Mythologies and Social Technologies of Digital Civilization (décembre 2021): 87‑93. https://doi.org/10.15405/epsbs.2021.12.03.12.

Verger, Frédéric. « La mobocracy en Amérique ». Revue des deux Mondes, no 3 (2021): 156‑60. https://doi.org/10.3917/rd2m.2104.0156.

Winock, Michel. « De la démocratie à l’ochlocratie : comment gouverner les Français ? » Informations. Challenges, 20 juillet 2024. https://www.challenges.fr/idees/de-la-democratie-a-l-ochlocratie-comment-gouverner-les-francais_900008.

Friday, July 10, 2026

Concepts, théories: Hyperdemocracy / Hyperdémocratie

Selon A. et H. Toffler les progrès des NTIC dans les années 1990 ouvrent la voie à de nouvelles possibilités de participation directe des citoyens dans la prise de décision politique. Mais cette cyberdémocratie est déjà en grande partie réalité, avance Robert Wright dans son article "Hyperdemocracy" publié dans le magazine Time en 1995 (R. Wright, 1995). Cette dernière n'a pas eu les effets positifs escomptés. R. Wright considère l'hyperdémocratie comme une tendance négative: "la dérive vers l'hyperdémocratie s'est opérée sans que personne ne l'ait planifiée". Elle remet en question les fondements mêmes, la solidité de la démocratie représentative, en soumettant ses processus décisionnels à l'influence d'une opinion publique fluctuante. L'hyperdémocratie est ainsi une situation dans laquelle les TIC rendent les responsables politiques très et trop réactifs aux opinions instantanées des citoyens et aux mobilisations des groupes d'intérêts, ce qui se traduit par des politiques impulsives, un affaiblissement du leadership politique, un risque de fragmentation accrue du débat public dans le cyberespace. D'autres articles ont repris ce concept qui désigne une évolution de la démocratie américaine, marquée par une démocratisation poussée à un nouveau où les effets qu'elle produit sont contre-productifs (H. Eclo, 1999) car trop sensible aux opinions publiques, accordant une place importante à l'expression dans les médias, aux sondages, aux groupes de pression, aux NTIC et qui produisent paradoxalement de la méfiance, une dégradation des débats publics, et, in fine, une difficulté plus grande à gouverner. 

Lire

Heclo, Hugh. « Hyperdemocracy ». The Wilson Quarterly 23, no 1 (1999): 62‑71.

Wright, Robert. « Hyperdemocracy ». U.S. Time (USA), 23 janvier 1995. https://time.com/archive/6726612/hyperdemocracy/.

Article rédigé par Daniel Ventre, le 10 juillet 2026. Ne pas reproduire sans autorisation. 

Thursday, July 9, 2026

Concepts, théories: Hamiltonian, Jeffersonian, Jacksonian and Wilsonian traditions

Quatre traditions semblent marquer en profondeur la politique étrangère américaine: les traditions Hamiltonienne, Jeffersonienne, Jacksonienne et Wilsonienne (Isabella Black, 2025) (Walter R. Mead, 2002), même si aucun des présidents qui ont dirigé les Etats-Unis ces dernières décennies n'inscrit ses politiques dans une seule d'entre elles. La tradition Hamiltonienne considère que le commerce international est l'instrument de puissance majeur des Etats-Unis. Le commerce international est un instrument stratégique, il importe donc de renforcer les liens avec des partenaires internationaux économiquement forts. La sécurité nationale repose sur une économie forte davantage que sur une armée ou une diplomatie coercitive, car une économie forte peut résister aux pressions extérieures et négocier en position de force (B. Agwanda, 2026). "Ce courant propose une stratégie globale qui promeut activement le commerce américain, le patriotisme américain et un réalisme éclairé en matière de politique étrangère." (Walter Russell Mead, 2024). La tradition Jeffersonienne se montre méfiante envers les grandes institutions internationales et les engagements vis-à-vis de l'étranger, se traduisant par une réticence à toute forme d'intervention notamment militaire à l'étranger et un désir de recentrage sur les affaires intérieures (Grant Morgan, 2026). Elle privilégie la démocratie interne, et peut paraître isolationniste, nationaliste. Le réalisme jacksonien met l'accent sur la souveraineté populaire, la force militaire, l'honneur et la sécurité nationale. Elle fonde la politique étrangère sur la réputation comme moteur de dissuasion (la puissance dépend de la croyance que les autres Etats ont de la volonté d'agir de l'Amérique sans hésitation et de manière décisive quand elle est provoquée. Toute humiliation est considérée comme une menace existentielle, toute provocation impose réponse, réaction (Jordan Miranda, 2026). L'isolationnisme jeffersonien et le populisme national jacksonien ont refait surface dans l'Amérique post 9/11 (Walter Russell Mead, 2024). La tradition Wilsonienne défend le libéralisme international, le multilatéralisme, les valeurs (démocratie, droits de l'homme...) et le principe de responsabilité incombant aux Etats-Unis de rendre le monde plus sûr pour la démocratie. L'idéalisme (diriger le monde en insistant sur les valeurs morales), qui est au centre de la tradition wilsonienne, est en tension avec le réalisme (qui privilégie les intérêts nationaux et la puissance brute) (Jared O. Bell, 2026). 

Quelques auteurs ont tenté d'établir une relation entre les politiques cyber et ces traditions de politique étrangère. La tradition hamiltonienne par exemple, qui recherche un équilibre entre les libertés et l'ordre, permettrait de construire des normes juridiques capables de réduire les ambigüités propres au cyberespace (Z.L. Malekos Smith, 2018). Le cyber et l'IA sont devenus des ressources centrales de la puissance géopolitique, au même titre que l'industrie, l'énergie ou l'armée. La crédibilité de la puissance américaine dépend de sa capacité à conserver une supériorité technologique. Pour maîtriser ces ressources l'Etat doit mobiliser les entreprises privées. La tradition hamiltonienne américaine privilégie le développement de la puissance nationale grâce à une coopération étroite entre l'État et les acteurs économiques (logique hamiltonienne de partenariat entre puissance publique et économique/industrielle) (Léonie Allard, 2025). 


Lire

Agwanda, Billy. « Lead the World, Don’t Police It ». Foreign Analysis 3, no 7 (2026): 41‑53.

Allard, Leonie. « U.S. Foreign Policy: Power in the Age of AI ». Think Tank. Institut Montaigne, 21 novembre 2025. https://www.institutmontaigne.org/en/expressions/us-foreign-policy-power-age-ai.

Bell, Jared O. « The World Must Be Just ». Foreign Analysis 3, no 7 (2026): 54‑68.

Black, Isabella. « More Than a Doctrine ». Foreign Analysis 3, no 7 (2026): 11-28. 

Malekos Smith, Zhanna L. « What Alexander Hamilton Can Teach Us About Cyber Policy ». Defense One, 21 juillet 2018. https://www.defenseone.com/ideas/2018/07/what-alexander-hamilton-can-teach-us-about-cyber-policy/149921/.

Mead, Walter Russell. Special Providence. Routledge, 2002.

Miranda, Jordan. « Reputation Is Strategy ». Foreign Analysis 7, no 3 (2026): 69‑78.

Morgan, Grant. « The War Was Never Ours ». Foreign Analysis 3, no 7 (2026): 29‑39.

Russell Mead, Walter. « The Return of Hamiltonian Statecraft | Hudson Institute ». Think Tank. Hudson Institute, 20 août 2024. https://www.hudson.org/foreign-policy/return-hamiltonian-statecraft-walter-russell-mead.


Article rédigé par Daniel Ventre, le 9 juillet 2027. Ne pas reproduire sans autorisation.  

Friday, July 3, 2026

Concepts, théories: Post-Truth Era / Ere Post-Vérité

Rappelons quelques définitions de la post-vérité (post-truth): selon l'Oxford Dictionary (2016) elle est une situation où "les faits objectifs influencent moins l'opinion publique que les appels à l'émotion et aux croyances personnelles"; "un mécanisme de suprématie idéologique où les faits sont systématiquement subordonnés à la domination politique" (L. McIntyre, 2018); "un "malaise de la vérité " où les faits objectifs ne sont pas seulement déformés, mais systématiquement remplacés par des appels émotionnels (pathos) qui empêchent toute argumentation rationnelle (logos)" (Al-Shidrawi, 2026). "La post-vérité est une stratégie politique d'hégémonie qui fait appel aux préjugés, aux émotions et aux croyances pour conquérir le pouvoir et exercer sa domination" (Mohamed Mifdal, 2023). "Post-truth politics" se réfère aux tactiques ou stratégies politiques déployées par les nouveaux autocrates. Il ne s'agit plus seulement d'entretenir un culte de la personnalité, ni seulement de mentir. La post-vérité consiste à nier la réalité d'une existence vérifiable, "brouiller les pistes au point qu'il devienne difficile de distinguer le vrai du faux" (Moises Naim, 2022). Une chose est vraie parce qu'elle a été dite et parce qu'elle est acceptée comme telle par une large audience. Ce qui compte n'est plus la correspondance d'un fait à une réalité vérifiable, mais l'identité ou l'autorité du locuteur et l'existence d'une large audience partisane (voire fanatique) (exemple: des millions d'américains ont été persuadés par D. Trump que les élections de 2020 lui ont été volées par des moyens frauduleux au bénéfice de J. Biden). 

La post-vérité ne se réduit pas à la désinformation, accumulation de fausses informations qu'il s'agirait de corriger. La post-vérité introduit une problématique plus profonde car elle introduit une manière différente de définir ce qui est vrai: elle ignore le le standard conventionnel de preuve et résiste au corrections factuelles. Le débat public est marqué par l'existence de réalités alternatives partagées par des millions d'individus, où prévalent les croyances, les préjugés. Les affirmations qui caractérisent la post-vérité ne cherchent pas à construire une explication cohérente du monde (Stephan Lewandowsky et al., 2017)

La post-vérité serait la conséquence de notre rapport à la vérité. Nous n'acceptons plus les réalités que le monde nous assène, les vérités qui reflètent ce que nous sommes. Les dictateurs, autocrates, n'ont plus à faire l'effort de masquer la vérité. "Par nos actes, nous affirmons que cela n’est plus nécessaire, que nous avons acquis un mécanisme spirituel capable de dépouiller la vérité de toute signification. De manière très fondamentale, en tant que peuple libre, nous avons librement décidé de vivre dans un monde de 'post-vérité' " (Steve Tesich, 1992). Des travaux récents s'interrogent notamment sur les raisons endogènes de la vulnérabilité d'une population à la politique post-vérité (Stephen Welch, 2018). 

Lire

Al-Shidrawi, Shadi Yacoub. « The Post-Truthist Lens: Forensic Literacy, Reality-Decay, and Political Practice in Mid-Twentieth-Century Fiction ». Social Sciences & Humanities Open 13 (juin 2026): 9. https://doi.org/10.1016/j.ssaho.2026.102998.

Lewandowsky, Stephan, Ullrich K. H. Ecker, et John Cook. « Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era ». Journal of Applied Research in Memory and Cognition 6, no 4 (2017): 353‑69. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008.

McIntyre, Lee. Post-Truth. The MIT Press, 2018. https://doi.org/10.7551/mitpress/11483.001.0001

Mifdal, Mohamed. « Post-truth, conspiracy, and fake news in the uncertain times of COVID-19 pandemic in Morocco ». Social Sciences Information. Information Sur Les Sciences Sociales, 4 juillet 2023, 24. https://doi.org/10.1177/05390184231184155.

Naím, Moisés. « The Dictator’s New Playbook ». Foreign Affairs, 22 février 2022.

Tesich, Steve. « A Government of Lies ». The Nation 254, no 1 (1992): 12.

Welch, Stephen. « Post-Truth, Post-Democracy and Hyperdemocracy: Exogenous and Endogenous Threats to Democracy ». ECPR General Conference, Hamburg, août 2918. https://ecpr.eu/Events/Event/PaperDetails/42218.

Article rédigé par Daniel Ventre, le 3 juillet 2027. Ne pas reproduire sans autorisation.  

Thursday, July 2, 2026

Concepts, théories: Cyberdemocracy / Cyberdémocratie

Dès les années 1960 aux Etats-Unis les ordinateurs s'immiscent dans le processus électoral: des ordinateurs sont utilisés pour les calculs des décomptes des votes. Ces systèmes informatisés prennent une place de plus en plus importante au cours des deux décennies suivantes. Mais on en vient à douter ou du moins interroger légitimement la fiabilité et la sécurité des dit systèmes: peut-il y avoir manipulation des résultats par intervention sur les logiciels?; les logiciels de décompte peuvent-ils rester la propriété privée des entreprises? Les entreprises américaines œuvrant habituellement pour la défense, peuvent-elles entrer sur ce nouveau marché? (R. Dugger, 1988) Les considérations portent alors sur l'informatisation de la démocratie (computerization of democracy), ou plutôt des effets de l'informatisation sur l'un des processus centraux de la vie démocratique, à savoir les élections. L'ordinateur est-il un outil qui consolide la démocratie (en rendant par exemple les résultats des élections indiscutables?). On s'inquiète également, à la fin des années 1980, des risques d'ingérence étrangère dans les élections. Il est en effet question de "la possibilité que des puissances étrangères causent des dommages considérables au pays en attaquant physiquement ou logiquement les systèmes de dépouillement des votes » (R. Dugger, 1988). 

La notion de cyberdémocratie apparaît expressément au cours de la décennie 1990. On parle alors également d' "electronic democracy" ou "e-democracy" (R. Tsagarousianou, 1998). La cyberdémocratie y est appréhendée comme une nouvelle étape des sociétés démocratiques qui, en s'appuyant sur Internet comme moyen de stimulation de l'engagement civique, permet une participation démocratique amplement accrue. L'Internet doit être le moteur d'une nouvelle dynamique qui offre aux citoyens des moyens d'interaction entre eux et avec leurs élus et institutions, en dépassant largement les cadres traditionnels (Paul Ferber, 2007). Les citoyens ordinaires, avance alors L.K. Grossman, “by pushing a button, typing online, or talking to a computer... will be able to tell their president, senators, members of Congress, and local leaders what they want them to do and in what priority order” (L.K. Grossman, 1995). 

Dans les années 1990 il semble communément admis qu'Internet est un outil de renforcement de la démocratie, parce qu'il : abaisse la barrière d'entrée dans la participation politique, renforce le dialogue politique, crée de la communauté, ne peut pas être contrôlé par le gouvernement, augmente la participation aux votes, facilite la communication avec ceux qui nous dirigent, et diffuse la démocratie dans le monde entier (E.M. Noam, 1999). Les créateurs et promoteurs de l'Internet considèrent que l'espace virtuel n'est pas hiérarchique, et qu'il est de ce fait intrinsèquement démocratique (N. Lemai et al., 2004). Ces certitudes donnent lieu à débats contradictoires: internet rendra le débat politique moins éclairé et réfléchi; l'Internet déconnecte autant qu'il connecte; l'information n'affaiblit pas nécessairement l'Etat; le vote électronique ne renforce pas la démocratie; Internet facilite la manipulation internationale des politiques nationales (E.M. Noam, 1999). 

Lire

Dugger, Ronnie. « Democracy in the Computer Age ». A Journal of Free Voices, 11 novembre 1988.

Ferber, Paul, Franz Foltz, et Rudy Pugliese. « Cyberdemocracy and Online Politics: A New Model of Interactivity ». Bulletin of Science, Technology & Society 27, no 5 (2007): 391‑400. https://doi.org/10.1177/0270467607304559.

Grossman, Lawrence K. The Electronic Republic: Reshaping Democracy in the Information Age - a Twentieth Century Fund Book. Penguin, 1996.

Lemai, Nguyen, et Torlina Luba. « Power Relations in Cyber Communities ». Proceedings of the 12th European Conference on Information Systems, juin 2004, 1‑13. http://hdl.handle.net/10536/DRO/DU:30005295.

Noam, Eli M. « Why the Internet Is Bad for Democracy ». Conference. Telecommunications Policy Research Conference, Alexandria, VA, septembre 1999. https://business.columbia.edu/sites/default/files-efs/imce-uploads/CITI/Articles/Why%20the%20internet%20will%20be%20bad%20for%20democracy.pdf.

Tsagarousianou, Roza, Damian Tambini, et Cathy Bryan. Cyberdemocracy: Technology, Cities and Civic Networks. Routledge, 1998.

Tuesday, June 30, 2026

Concepts, théories: Communauté / Community / Cybercommunities

La communauté est l'"état, caractère de ce qui est commun à plusieurs personnes ", "l'ensemble des biens communs (p. oppos. aux biens propres)". Une communauté est un "ensemble de personnes vivant en collectivité ou formant une association d'ordre politique, économique ou culturel" (cnrtl). La communauté implique un ensemble constitué d'individus/acteurs qui ont un sentiment d'appartenance à quelque chose de commun: valeurs, intérêts... Elle implique donc l'existence d'un "nous", ceux qui font partie de cet ensemble, et les autres, "eux", extérieurs. Les communautés se différentient également par la force des liens qui leur permettent d'exister. La communauté contractuelle est celle qui se constitue autour de motivations purement pragmatiques et "manque du ciment affectif nécessaire pour résister aux crises découlant d’une interruption dans la fourniture de biens et services essentiels" (A. Chong, 2025). On considèrera ainsi à titre d'exemples les communautés religieuses ("groupe de religieux, de religieuses vivant dans un cloître ou un couvent et partageant le même mode de vie et le même idéal codifiés dans une règle") (cnrtl); nationales (habitants d'un même Etat); linguistiques; économiques; la communauté internationale (l'ensemble des Etats du monde); les communautés transnationales ("des groupes sociaux qui émergent d'interactions mutuelles par-delà les frontières nationales, s'articulant autour d'un projet commun ou d'une identité « imaginée »") (M.L. Salles-Djelic, 2010); les communautés de pratique qui selon E. Adler ne sont ni réseau, ni groupe, ni organisation, mais un processus social vivant fondé sur l'action collective, centré sur la pratique, produisant et transmettant des connaissances, construisant une identité collective, reposant sur des connaissances implicites, dépassant les frontières organisationnelles et peuvent être des moteurs du changement politique en contribuant à la production de normes ou faisant évoluer la gouvernance mondiale par exemple (E. Adler et al., 2024); la communauté politique qui est groupe humain organisé autour de finalités communes et dont l'existence s'adosse à un ensemble de règles défjnissant les conditions de l'exercice du pouvoir. La communauté de pouvoir ne prend pas nécessairement la forme de l'Etat moderne (P. Chabal, 1992).

Le concept de communauté se décline également en "cyber communauté" (cybercommunities). Dans le cyber il peut paraître plus facile de constituer des communautés, liées par les réseaux, internet, les moyens de communication. Mais quand peut-on vraiment parler de communauté? La définition de la cyber communauté apparaît essentiellement centrée sur l'individu. La cybercommunauté désigne des groupes d'individus qui partagent en ligne leurs intérêts communs. Les news-groups des années 1990 étaient un type de communautés virtuelles d'alors (R. Kumar, 1999) Une définition plus élaborée est proposée par H. Rheingold en 1998: " Les communautés virtuelles sont des regroupements sociaux qui émergent du Net lorsque suffisamment de personnes poursuivent des discussions publiques assez longtemps, et avec suffisamment de chaleur humaine, pour tisser des liens personnels dans le cyberespace" (H. Rheingold, 1998). Cette définition a été retenue depuis dans de très nombreux articles académiques. 

Lire

Adler, Emanuel, Niklas Bremberg, et Maïka Sondarjee. « Communities of Practice in World Politics: Advancing a Research Agenda ». Global Studies Quarterly 4, no 1 (2024): 13. https://doi.org/10.1093/isagsq/ksad070.

Chabal, Patrick. « The Political Community ». In Power in Africa: An Essay in Political Interpretation, édité par Patrick Chabal. Palgrave Macmillan UK, 1992. https://doi.org/10.1007/978-1-349-12468-8_2.

Chong, Alan. The International Politics of Communication : Representing Community in a Globalizing World. University of Michigan Press, 2025. https://www.scienceopen.com/book?vid=4d7d4d98-2623-4b6d-932c-8c5c7de1d1bf.

Kumar, Ravi, Prabhakar Raghavan, Sridhar Rajagopalan, et Andrew Tomkins. « Trawling the Web for emerging cyber-communities ». Computer Networks 31, no 11 (1999): 1481‑93. https://doi.org/10.1016/S1389-1286(99)00040-7.

Rheingold, Howard. The Virtual Community. MIT Press, 2000.

Salles-Djelic, Marie-Laure, et Sigrid Quack. Transnational Communities. Édité par Marie-Laure Djelic et Sigrid Quack. Cambridge University Press, 2010. https://sciencespo.hal.science/hal-01891976.