La noosphère est une notion philosophique imaginée durant la première moitié du 20° siècle par le théologien Teilhard de Chardin, par le mathématicien français Edouard Le Roy et le géochimiste russe Vladimir Vernadsky (D. Ronfeldt, J. Arquilla, 2020) et qui peut être définie comme la "couche pensante (humaine) de la Terre, constituant un règne nouveau, un tout spécifique et organique`` (C. Cuénot, Nouv. Lex. Teilhard de Chardin, Paris, éd. du Seuil, 1968) (CNRTL) Le dictionnaire Robert la définit comme "le monde de la pensée (figuré par une couche se superposant à la biosphère)", mais serait par trop réductrice (François Rigaux, 2007). Car la noosphère va au-delà et introduit l'idée de "cerveau des cerveaux", de "cerveaux collectif" qualifié de "Machine". Ce réseau de cerveaux est étroitement lié aux développements des outils de télécommunication ("l'extraordinaire réseau communications radiophonique et télévisuelle... nous reliant déjà tous dans une sorte de co-conscience 'éthérée'...") et de l'informatique ("... la montée insidieuse de ces étonnantes machines à calcul qui, grâce à des signaux combinés à raison de plusieurs centaines de mille par seconde... parce qu'elles augmentent en nous le facteur essentiel ... de la 'vitesse de pensée' sont en train de préparer une révolution dans le domaine de la Recherche". (cité dans François Rigaux, 2007). La notion sera reprise par McLuhan puis par Manuel Castells qui la définit comme "le système de communications et de représentations où se forment les concepts et où se constituent les modèles de comportement" (M. Castells, 2001). D. Ronfeldt et J. Arquilla (2020) consacrent un long rapport à la notion de Noopolitique directement déclinée de celle de noosphère. La noopolitique est ici proposée comme étant un concept essentiel à l'adaptation de la grande stratégie américaine à l'ère de l'information car elle permet de privilégier le soft power, et doit se substituer à la realpolitik qui privilégie quant à elle le hard power. Cette approche se réapproprie donc la notion de Teilhard de Chardin, l'objectif étant de lutter contre les formes obscures ("dark forms") de la noopolitique déployées par les adversaires de l'Amérique: "weaponized narratives, strategic deception, epistemic attacks". Ce rapport de 2020 reprend et prolonge les idées formulées par les deux auteurs dans leur publication de 1999: "The Emergence of Noopolitik: Toward an American Information Strategy". Ces deux auteurs américains, dont les travaux s'inscrivent dans des projets financés par la défense américaine, distinguent cyberspace, infosphere et noosphere. La noosphere (rapport de 1999) est "the broadest informational realm of the mind" qui intègre le cyberespace (ie. le Net) et l'infosphere (cyberespace + media). La noopolitique est une pratique de politique étrangère spécifique à l'ère de l'information et qui met l'accent sur le soft power (valeurs, normes, lois, éthique) sans que pour autant le hardpower soit dépassé. La noopolitique n'est pas un substitut au hardpower. Elle n'est pas non plus une politique universelle, car elle doit être adaptée aux contextes, aux pays dans lesquels elle s'applique, etc.
Lire:
Arquilla, John, et David Ronfeldt. The Emergence of Noopolitik: Toward An American Information Strategy. RAND Corporation, 1999. https://www.rand.org/pubs/monograph_reports/MR1033.html.
Castells, Manuel. La Galaxie Internet. Fayard. Paris, 2001.
Rigaud, François. « De la noosphère à la noopolitique – la mise en réseaux du savoir et du pouvoir ». In Liber amicorum Paul Martens, Larcier Eds. Bruxelles, 2007. https://www.sfdi.org/wp-content/uploads/2014/08/RIGAUXnoos.pdf.
Ronfeldt, David, et John Arquilla. Whose Story Wins: Rise of the Noosphere, Noopolitik, and Information-Age Statecraft. RAND Corporation, 2020. https://doi.org/10.7249/PEA237-1.
Billet rédigé par Daniel Ventre, 22 juin 2026.
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