Total Pageviews

Monday, July 27, 2026

Concepts, théories: Pessimism in IR and cyber / Pessimisme dans les RI et le cyber

Le pessimisme est une "disposition d'esprit qui consiste à ne voir que le mauvais côté des choses, à trouver que tout va ou va aller mal" (CNRTL). En philosophie, "doctrine selon laquelle dans le monde le mal l'emporte sur le bien, la souffrance sur le plaisir" (CNRTL). Le pessimisme est un regard posé sur le monde, sur sa propre société et qui transparaît par exemple dans les discours sur le déclin ("Most Americans think their country is in decline" (Foreign Affairs, décembre 2023)). Le déclin fut par ailleurs l'un des principaux thèmes de campagne du candidat à l'investiture Donald Trump, qui promettait d'inverser cette tendance. En relations internationales, le pessimisme découle d'une comparaison avec les autres: alors que tous les indicateurs sont au vert pour la Chine (croissance, développement, accès au statut de puissance mondiale...) l'avenir des Etats-Unis et de l'Europe semble bien moins prometteur. Les causes du pessimisme sont nombreuses, mais la principale serait économique (Stephan Haggard, 2014). Les deux premières décennies du 21° siècle ont apporté à ces deux continents leurs lots d'évènements déstabilisants (crise financière, terrorisme, aujourd'hui crise climatique, crises politiques des démocraties, guerre aux portes de l'Europe) et la puissance qui était la leur mise en défaut. La vision pessimiste du monde propre à V. Poutine serait l'une des causes de la guerre en Ukraine (Daniel W. Drezner, 2022)

Le pessimisme tient une place importante place dans les théories des relations internationales. Il est une caractéristique du réalisme classique qui construit une grille de lecture du monde s'adossant sur une conception pessimiste de la nature humaine qui serait fondamentalement mauvaise, poussant à la fois Etats et individus à ne rechercher que leur intérêt propre au détriment de la morale ou de la justice, comportement qui les mène inéluctablement vers des issues tragiques mais appelées à se reproduire continuellement dans l'histoire (Chutao Zhang, 2023). La théorie libérale est également empreinte de pessimisme: les mécanismes libéraux de paix et de coopération restent essentiels (institutionnalisation) mais montrent leurs limites face à la montée des puissances émergentes (qui ont des intérêts divergents) et la persistance des régimes autoritaires (S. Haggard, 2014). Le pessimisme libéral est donc la prise de conscience des barrières contre lesquelles bute le libéralisme. Enfin, retenons, comme le rappellent T. Stevens et N. Michelsen dans leur ouvrage de référence sur le pessimisme dans les relations internationales, que le pessimisme diffère du cynisme et du fatalisme (T. Stevens, N. Michelsen, 2020). 

Cyber et pessimisme en RI

Le cyber-optimisme peut être ce regard qui considère les technologies comme des outils de libération (internet et réseaux sociaux au service des peuples opprimés, facilitateurs de révolutions, printemps arabes, etc.) Le cyber-pessimisme considère ces technologies comme des outils de surveillance, de contrôle, placés entre les mains de régimes autoritaires. Le pessimisme technologique appréhende les technologies comme un ensemble de menaces qui mettent nos existences en péril et verse donc dans le catastrophisme. Le cyberespace n'a cessé d'alimenter les lectures pessimistes du monde, de notre environnement politique, sécuritaire, social... Le techno-pessimisme est fortement teinté de catastrophisme (exemple: l'IA va dominer le monde et entraîner l'extinction de l'humanité...) Les considérations sur la cyber-conflictualité a déployé sa part d'optimisme (la cyberguerre peut être une alternative aux conflits destructeurs) mais la part de pessimisme domine généralement (le cyberespace permet d'internationaliser les conflits; la dépendance des sociétés modernes au cyberespace les a rendues extrêmement vulnérables; avantage à l'attaquant contre lequel la défense ne peut grande chose; la construction d'un monde en réseau a accru l'instabilité internationale...) et rien ne permet de faire marche arrière désormais. Le cyber-pessimisme véhicule l'idée que la cyberguerre arrive à grands pas et qu'elle aura lieu (Arquilla, Ronfeldt, 1993), avec sa cohorte d'effets tout autant destructeurs qu'imprévisibles sur les fondements mêmes de nos sociétés. 

Le pessimisme caractérise d'autre part nombre d'analyses portant sur les relations sino-américaines, faites de tensions croissantes entre deux puissances majeures qui devraient à moyen ou long terme déboucher inéluctablement sur un conflit armé de grande ampleur. Mais pour certains auteurs ce scénario serait excessif car l'essentiel de l'affrontement se situerait désormais dans le cyberespace, champ de bataille narratif. Même si cette guerre de l'information propage ses effets sur la scène internationale, il ne faut pour autant pas en déduire une issue guerrière inévitable (Nicholas Ross Smith, Ruairidh J. Brown, 2021). 

Le pessimisme en cybersécurité est un autre angle d'approche de la relation entre le pessimisme et le cyberespace: les informaticiens sont amenés à optimiser les systèmes en fonction des scénarios du pire. Or privilégier ces derniers sur les scénarios les plus probables peut conduire à des résultats sous-optimaux (E. Galinkin, 2024

Lire

Arquilla, John, et David Ronfeldt. Cyberwar Is Coming! RAND Corporation, 1993. https://www.rand.org/pubs/reprints/RP223.html.

Drezner, Daniel W. « The Perils of Pessimism ». Foreign Affairs, 21 juin 2022. https://www.foreignaffairs.com/articles/world/2022-06-21/perils-pessimism-anxious-nations.

Foreign Affairs. « America’s Dangerous Pessimism. A Conversation With Fareed Zakaria ». 14 décembre 2023. https://www.foreignaffairs.com/podcasts/americas-dangerous-pessimism-fareed-zakaria.

Galinkin, Erick, Emmanouil Pountourakis, et Spiros Mancoridis. « The Price of Pessimism for Automated Defense ». Decision and Game Theory for Security 14908 (novembre 2024): 45‑64. https://doi.org/10.1007/978-3-031-74835-6_3.

Haggard, Stephan. « Liberal Pessimism: International Relations Theory and the Emerging Powers ». Asia & the Pacific Policy Studies 1, no 1 (2014): 1‑17. https://doi.org/10.1002/app5.3.

Stevens, Tim, et Nicholas Michelsen. Pessimism in International Relations: Provocations, Possibilities, Politics. Springer Nature Switzerland AG, 2020.

Smith, Nicholas Ross, Смит Николас Росс, et Ruairidh J. Brown. « Neither a New Cold War nor a New Peloponnesian War: The Emerging Cyber-Narrative Competition at the Heart of Sino-American Relations ». Vestnik RUDN. International Relations 21, no 2 (2021): 252‑64. https://doi.org/10.22363/2313-0660-2021-21-2-252-264.

Zhang, Chutao. « A Cynical Theory and Wicked Men: The Origins of Classical Realism’s Pessimism and Cynicism ». 13 février 2023, 448‑54. https://doi.org/10.2991/978-2-494069-97-8_56.

Billet rédigé par Daniel Ventre, 27 juillet 2026.  

No comments:

Post a Comment