La théorie de la transition de la puissance (Power Transition Theory - PTT) d'A.F.K. Organski (1958) postule que la paix internationale est plus stable lorsqu'un acteur hégémonique dominant impose un système de règles qui satisfont à une majorité de nations. La théorie d'Organski est une alternative à la théorie de l'équilibre des puissances qui postule quant à elle que le système international reste pacifique à condition qu'aucune nation n'accède à une puissance largement supérieure à celle des autres (K Dowding, Encyclopedia of Power).
Pour Organski le conflit survient lorsqu'apparaît un acteur contestant le pouvoir hégémonique et qu'il envisage une autre forme d'ordre mondial. Sa théorie examine la probabilité de guerre entre nations ou à l'intérieur d'une même nation (K. Dowding, Encyclopedia of Power). L'évolution des rapports de force est à l'origine de la conflictualité (mais on ne doit ne pas en déduire automatiquement que toute évolution des rapport de force entraîne guerre).
La théorie a été étendue (Jonathan M. DiCicco and Jack S. Levy, 1999) par un changement d'échelle, aux sous-systèmes régionaux (modèle des hiérachies multiples de Lemke), intégrant la possibilité de guerres entre petites puissances; ou de guerres entre coalitions (et non entre Etats) (théorie des transitions d'alliances de Kim);
La théorie de la transition de puissance et l'influence du cyberespace
Le cyberespace est un environnement propice à la projection de la puissance, un outil au service de la construction de la puissance mais aussi, inversement, un instrument de contestation des puissances existantes, un vecteur d'affaiblissement. Les grandes puissances y sont donc investies pour assurer leur pouvoir sur la scène internationale, mais des acteurs leur contestant cette position les y défient. Le cyberespace modifie-t-il pour autant de manière radicale l'équilibre des pouvoirs? (J. Rowland, M. Rice, S. Shenoi, 2014) Pour Organski, il y a plus de chances que la paix se stabilise quand il y a une hiérarchie claire: une nation dominante, des grandes puissances, des puissances moyennes et petites, et que chacun s'en tient à cet ordre. Sa remise en cause à quelque niveau que ce soit peut se traduire par des conflits. Les challengers peuvent-ils appuyer leur croissance sur les seules capacités cybernétiques et peut-on alors considérer que l'acquisition de cyber-puissance serait de nature à renforcer les velléités de remise en question de la hiérarchie? Enescan Lorci (2024) tente de transposer au cyberespace la théorie de la transition d'Organski, car cette dernière permet de penser la distribution inégale de la puissance entre Etats et les conséquences possibles, en terme de risques de conflictualité, des évolutions au sein de cette distribution. Dans cette approche, la puissance cyber d'un Etat n'est pas réduite à ses capacités offensives et défensives, mais s'étend à sa capacité à atteindre ses objectifs dans le cyberespace. Il distingue quatre catégories de puissances: global cyber leader (les USA), cyber great powers (UE, Chine, Russie...), cyber-dependant powers, non-cyber powers. Si le cyberespace est un système international hiérarchisé, il est alors nécessaire de mesurer la puissance cyber des Etats afin d'étudier si l'accroissement relatif de puissance de challengers peut conduire à une transformation de cet ordre.
Lire:
DiCicco, Jonathan M., et Jack S. Levy. « Power Shifts and Problem Shifts: The Evolution of the Power Transition Research Program ». The Journal of Conflict Resolution 43, no 6 (1999): 675‑704.
Kim, Woosang, and James D. Morrow. 1992. When do power shifts lead to war? American Journal of Political Science 36:896-922.
Lemke, Douglas, and Jacek Kugler. 1996. The evolution of the power transition perspective. In Parity and war: Evaluations and extensions of "The war ledger," edited by Jacek Kugler and Douglas Lemke, 3-33. Ann Arbor: University of Michigan Press.
Lorci, Enescan. « Assessing Power and Hierarchy in Cyberspace: An Approach of Power Transition Theory ». Applied Cybersecurity & Internet Governance 3, no 2 (2024): 7‑37. https://doi.org/10.60097/ACIG/190481.
Organski, A. F. K. World Politics. Knopf, 1958.
Rowland, Jill, Mason Rice, et Sujeet Shenoi. « The anatomy of a cyber power ». International Journal of Critical Infrastructure Protection 7, no 1 (2014): 3‑11. https://doi.org/10.1016/j.ijcip.2014.01.001.
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