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Monday, March 30, 2026

Concepts, théories: the Cyber Gap

Le "cyber gap" (ou fossé numérique) désigne l'écart (asymétrie structurelle) constaté entre le niveau d'adoption des technologies numériques par les Etats, et leurs capacités de cybersécurité. Cet écart est le fait d'une différence entre la rapidité d'adoption des technologies et la vitesse de l'évolution de la prise en compte des enjeux de cybersécurité et la mise en œuvre des protections (création de la loi, des politiques, stratégies, normes, capacités...) Deux mesures du phénomène peuvent être réalisées: l'écart de niveau et l'écart de rythme, qui permettent de réaliser un diagnostic de la situation dans les Etats, et de les comparer.  

A lire: Belkhamza, Zakariya. « Bridging the Cyber Gap: Mapping Misalignment Between Digital Adoption and Cybersecurity Capacity ». International Conference on Cyber Warfare and Security 21, no 1 (2026): 36‑44. https://doi.org/10.34190/iccws.21.1.4503.

Concepts, théories: Riskification

Le concept de "riskification" n'est pas traduisible en français en un seul mot. On évoquera par exemple la "riskification of cybersecurity" qui désigne une manière d'appréhender la cybersécurité, consistant à considérer les problèmes cybernétiques comme des risques de sécurité, et donc à privilégier une approche de type gestion des risques, plutôt que la prévention des menaces. Elle serait une tendance actuelle de la cybersécurité, davantage orientée vers la prise en considération des cyber-risques, et s'écartent de la gestion des cyber-menaces. Cette approche a de multiples conséquences : elle n'impose pas d'état d'urgence; elle suppose anticipation, prévention, détection, prédiction, détection d'anomalies, profilage préventif, élargissement de l'attention au-delà des risques imminents. La "riskification" est "un processus d'organisation des pratiques de sécurité selon des méthodes de précaution et de prévention". La "riskification "décrit comment le concept de risque devient un principe organisateur central de la société, influençant tous les aspects, des comportements individuels aux politiques institutionnelles en passant par les stratégies de gouvernance nationale". Elle est également considérée comme une forme subtile de la "securitization": la "riskification" "appréhende les problèmes de manière plus globale, en les orientant vers diverses sources de préjudices à prendre en compte. Plus concrètement, la riskification attribue des probabilités aux dangers afin de « maîtriser » les risques (souvent par des processus technocratiques)". 

Un processus ou approche centré sur la menace sera dit de "threatification". Un très utile tableau est proposé dans l'article de Mathilda Englund et Karina Barquet (voir références ci-dessous), qui distingue les caractéristiques des deux approches que sont la riskification et la threatification

A lire: 

- Aanonsen, Claudia E., et Rita Augestad Knudsen. « Riskification and the production of threat: a comparison of risk assessments in cybersecurity and counter-terrorism ». Critical Studies on Security, may 2025: 1‑26. https://doi.org/10.1080/21624887.2025.2509343.

Ph.D, Arthur Stuart Firkins. « Riskification : Unravelling the Discourse of Danger and Safety” ». Risk in MindTM — Rethinking Risk., 11 mai 2025. https://medium.com/risk-in-mind-rethinking-risk/riskification-unravelling-the-discourse-of-danger-and-safety-7297a55883ea.

Englund, Mathilda, et Karina Barquet. « Threatification, riskification, or normal politics? A review of Swedish climate adaptation policy 2005–2022 ». Climate Risk Management 40 (janvier 2023). https://doi.org/10.1016/j.crm.2023.100492.

A lire: Contemporary Security Policy, Volume 47, Issue 2 (2026)

A lire, le nouveau numéro de la revue Contemporary Security Policy, Volume 47, Issue 2 (2026). Numéro dédié aux "Imaginaires de la technologie, de la guerre et de la sécurité internationale", dont plusieurs articles tournent autour des enjeux de l'IA. L'introduction interroge le concept même d'imaginaire (quelle est la valeur ajoutée du recours à l'imaginaire dans les études de sécurité, sur la technologie, dans les études critiques en RI). L'article de Daniel R. McCarthy analyse l'impact de l'adoption de l'IA sur la conception des relations civilo-militaires aux Etats-Unis (l'établissement d'une confiance envers des experts non-humains, tels que les IA, pourrait fragiliser l'autorité des militaires dans la production du savoir militaire). Dans l'article "War economy vs European Silicon Valley?", les auteurs posent les termes d'un débat sur l'avenir sociotechnique de la défense européenne et discutent de l'utilité analytique des imaginaires sociotechniques en temps de crise.  Dans "Apocalyptic imaginaries: Risk and regulation in discourses of military AI and nuclear weapons" analysent les relations entre les discours apocalyptiques actuels sur l'IA militaire et les armes nucléaires d'un côté, et la gouvernance internationale de la sécurité de ces technologies. Les imaginaires apocalyptiques partagés déterminent en grande partir les approches réglementaires qui privilégieraient la gestion des risques aux discussions systémiques sur le désarmement ou les interdictions préventives. L'article de Justinas Lingevicius s'intéresse à la manière dont l'UE définit la sécurité liée à l'IA. Il mobilise des concepts tels que "riskification", "agentic security" ou encore "human agency". Tom F.A. Watts débat examine quant à lui les processuspar lesquels le développement de l'IA a été socialement construit par les planificateurs de la défense aux Etats-Unis, comme un domaine technologique clé de la compétition internationale (la Third Offset Strategy a façonné cette vision de la finalité géopolitique des technologies). Les imaginaires de sécurité influencent la planification de la défense américaine. Berenike Prem fait une lecture critique du concept de "control-by-design" dans le développement des systèmes d'armes autonomes. Le contrôl-by-design s'avère partiel, fragile, remis en question de manière constante par la dynamique de l'innovation militaire. Enfin, le pouvoir et la persistance des idées civilisationnelles dans l'espace techno-militaire occidental, est le sujet du dernier article proposé par Neil Renic

Friday, March 27, 2026

Concepts, théories: le réalisme flexible (américain)

Le gouvernement de D. Trump se revendique, en matière de politique étrangère, d'un "réalisme flexible" (formule inscrite dans la Stratégie nationale de défense 2026), mettant en avant la centralité de la puissance et de la coercition. Il s'agit là d'une version simplifiée du réalisme. La force prime sur le droit. "Flexible" signifie que les USA se réservent la possibilité d'user de la force dans des contextes varés, sans cadre stratégique rigide. Le gouvernement définit donc ici lui-même ce qu'il est, alors que tant d'observateurs, spécialistes des RI, peinent à déterminer de manière précise l'étiquette qui correspond le mieux à la politique internationale de D. Trump, même si le réalisme semble adapté (défense des intérêts nationaux, lois du plus fort...). Rebecca Lissner et Mira Rapp-Hooper écartent toutefois cette catégorie. La notion de réalisme flexible est trompeuse. La guerre contre l'Iran montrerait clairement que la politique internationale de D. Trump ne relève pas du réalisme. En effet cette guerre a été initiée sans justifications claires en termes d'intérêt national et de menace imminente. D'autre part elle détourne les ressources américaines de priorités plus stratégiques (compétition avec la Chine) et affaiblit la préparation militaire et la capacité de dissuasion américaine. Le conflit avec l'Iran s'inscrit dans une dynamique de risque d'escalade insuffisamment anticipé. Enfin ce conflit porte avec lui l'objectif d'un changement de régime en Iran, que les réalistes considèrent généralement comme coûteux et inefficace. La politique de Trump s'éloigne des principes du réalisme, et tend plutôt à un usage extensif de la puissance, dispersant les forces, et susceptible d'affaiblir la position internationale des Etats-Unis plutôt que la renforcer. La guerre en Iran contredit les termes mêmes de la Stratégie de défense nationale de 2026 qui déclarait que le Département de la défense américain "ne se laisserait plus « distraire par l'interventionnisme, les guerres sans fin, les changements de régime et la construction nationale »."  Cet article, comme la politique étrangère de Trump, sont l'occasion de repenser ce qu'est ou doit être véritablement le réalisme au 21° siècle.   

A lire: 

- Lissner, Rebecca, et Mira Rapp-Hooper. « The False Promise of “Flexible Realism” ». Foreign Affairs, 26 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/iran/false-promise-flexible-realism.

Kinstler, Linda. « The Theory That Gives Trump a Blank Check for Aggression ». Magazine. The New York Times, 9 janvier 2026. https://www.nytimes.com/2026/01/09/magazine/trump-venezuela-foreign-policy-realism-greenland.html.

Thursday, March 26, 2026

Concepts, théories : L'erreur humaine source des cyber-incidents

L'article que propose Swapnali N Tambe-Jagtap (chercheur au K. K.Wagh Institute of Engineering Education & Research, Nashik, MH, India) développe l'hypothèse suivante: l'erreur humaine est la cause principale des cyber incidents. Les organisations se concentrent sur les aspects techniques, mais négligent le facteur humain, souvent maillon faible de la chaine de cybersécurité. L'article énumère ces actions humaines qui contribuent aux cyber vulnérabilités et identifie quelques méthodes permettant de réduire ces risques, toujours centrées sur l'humain. Chiffres à l'appui, l'article s'efforce de démontrer l'efficacité des mesures : grâce à la formation des individus, sensibilisation, des outils de gestion adaptés, combinées à l'utilisation d'outils de détection assistée par IA...) le taux de phishing est réduit sensiblement, les erreurs de gestion des mots de passe sont divisées de moitié, les temps de réponse aux incidents sont considérablement réduits... Cependant ces résultats ne peuvent être obtenus si l'on maintient une approche traditionnelle où l'utilisateur est passif. L'auteur plaide pour un modèle coopératif de cybersécurité, dans lequel doivent interagir de manière continue utilisateurs, développeurs, analystes de cybersécurité. Bien sûr, ces efforts ne font pas totalement disparaître toutes les failles humaines. Mais ils contribueraient de manière très significative à une amélioration de la cybersécurité dans les organisations. L'étude évalue des améliorations à court et moyen terme, mais ne peut donc rien dire des évolutions à long terme. Or ce point est essentiel, car les comportements et pratiques sécuritaires sont susceptibles de se transformer au fil du temps (dégradation, usure?). D'autre part, il est nécessaire de s'interroger sur la fiabilité des systèmes d'IA utilisés pour détecter des erreurs comportementales humaines, ces systèmes étant susceptibles de générer des alertes erronées. 

A lire: Tambe-Jagtap, Swapnali. « Human-Centric Cybersecurity: Understanding and Mitigating the Role of Human Error in Cyber Incidents ». SHIFRA 2023 (juillet 2023): 1‑7. https://doi.org/10.70470/SHIFRA/2023/007.

Wednesday, March 25, 2026

Concepts, théories: Cyber Empire (Russia)

Pour étendre son influence internationale, la Russie tente d'exporter massivement ses cyber-technologies dans le monde. Elle s'appuie pour cela sur la promotion de ses entreprises de cybersécurité (au rang desquelles Kaspersky Lab., Positive Technologies, Cyberus Foundation) en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique latine. Les technologies sont vendues comme autant d'instruments de souveraineté numérique contre l'influence occidentale, mais permettent aussi à Moscou de renforcer son emprise sur les infrastructure numériques étrangères (accès aux infrastructures critiques). L stratégie permet encore de former les cyber-experts étrangers, en influençant leurs perceptions de la menace. 

Notons que cette stratégie n'a rien de très original. Elle fut initiée et concrétisée avec le succès que l'on connait, par les Etats-Unis tout d'abord, par la Chine ensuite. Il s'agit de conquérir des marchés étrangers et d'en tirer des avantages stratégiques sur le plan politique. Les deux aspects (commercial et politique) vont de pair. Mais cette stratégie est, contrairement aux USA et à la Chine, récente pour la Russie (elle aurait été mise en œuvre à partir de 2024). 

L'exportation des technologies cyber est donc pour la Russie un levier géopolitique pour étendre son influence dans le monde. Mais on s'interrogera tout de même sur l'efficacité de cette stratégie: confère-t-elle à la Russie un réel pouvoir d'influence sur les pays clients, au-delà de l'influence ou dépendance technologique? 

A lire: Soldatov, Andrei, et Irina Borogan. « Putin’s New Cyber Empire ». Foreign Affairs, 25 août 2025. https://www.foreignaffairs.com/russia/putins-new-cyber-empire.

Concepts, théories: Cyber Diplomacy

Observer les pratiques de la cyberdiplomatie permet de discuter du rôle de l'expertise dans l'émergence et l'institutionnalisation des nouvelles formes de la diplomatie, nouveaux espaces de négociation. L'expertise est désormais un outil central en diplomatie, qui définir les pratiques diplomatiques dans les domaines émergents tels que le cyber où l'on peut voir à l'œuvre l'interaction entre expertise techniue, compétences diplomatiques, cadres institutionnels. La conjonction de ces trois dimensions façonne l'émergence et la définition des enjeux, leur institutionnalisation et l'évolution du rôle des diplomates appelés désormais à jouer un rôle de médiateur entre savoirs disciplinaires (technique, juridique, politique). Les nouveaux diplomates devraient donc être des individus capables d'une hybridation des compétences (technique et politique) et sachant s'appuyer sur des réseaus d'experts. 

L'article de Johann Ole Willers et Lars Gjesvik s'appuie sur une étude qui a porté sur l'évolution des pratiques diplomatiques au sein du GGE (Groupe d'experts Gouvernementaux des Nations Unies) sur la cybersécurité. Leur travail mobilise des théories issues de la sociologie de l'expertise (comment l'expertise façonne à la fois problèmes et solutions en diplomatie), des études sur les pratiques diplomatiques (pour analyser l'interaction entre compétences diplomatiques traditionnelles et connaissances techniques) et des travaux sur l'institutionnalisation (comme les cadres initiaux, tels que le désarmement, influencent durablement les négociations). 

Un point nous paraît particulièrement intéressant ici: l'influence durable du cadre initial. Les négociations internationales sont marquées par le cadre du désarmement, qui limite la participation des petits Etats et des acteurs non-étatiques, et qui privilégie les enjeux de sécurité internationale. Les petits pays, ou moins dotés en ressources, ont du mal à imposer leur voix. Les nouveaux thèmes qui émergent tels que le cyber capacity-building ou les droits de l'homme, restent subordonnés aux priorités de sécurité.   

Lire: Johann Ole Willers, Lars Gjesvik, Diplomacy in the age of expertise: the case of cyber diplomacy, International Affairs, Volume 102, Issue 2, March 2026, Pages 513–534, https://doi.org/10.1093/ia/iiaf271

Tuesday, March 24, 2026

Concepts, théories: Endangered AI

La domination américaine dans le champs de l'IA serait menacé par la faiblesse de ses cyberdéfense. Sans réaction rapide, les adversaires ne cesseront d'exploiter, voler et dépasser les innovations américaines. Telle est l'idée directrice de l'article de Fred Heiding et Chris Inglis publié dans Foreign Affairs le 11 mars dernier. L'IA est une ressource essentielle à la puissance, mais elle est fragile car elle repose sur une infrastructure vulnérable (infrastructure multicouche comprenant matériel, données, logiciels, expertise humaine, vaste écosystème peu sécurisé, leurs acteurs privilégiant la vitesse à la sécurité). La cybersécurité est donc l'une des conditions de la domination technologique et géopolitique. Mais il ne faut pas compter sur les initiatives du privé pour y parvenir. En effet, nous disent les auteurs de l'article, la complexité croissante de ces système rend peu probable leur sécurisation sans une intervention du gouvernement américain pour les y contraindre et pour orchestrer le tout, et désigner les systèmes d'IA et leurs chaînes d'approvisionnement comme un secteur d'infrastructures critiques. 

Heiding, Fred, et Chris Inglis. « America’s Endangered AI ». Foreign Affairs, 11 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/united-states/americas-endangered-ai

Concepts, théories: Cyber Realism

L'accord passé en 2015 entre les Etats-Unis et la Chine, tentait d'esquisser une approche diplomatique au traitement des cyberattaques (à des fins de renseignement/espionnage), en particulier provenant de Chine. Une approche qui se distinguait des méthodes habituelles, consistant à considérer les cyber-menaces sous le seul angle technique. L'une ne se substitue pas à l'autre, mais elles se complètent. Pour l'approche politique, on constatera qu'elle fut d'effet relativement limité puisque la diminution de l'intensité des attaques contre les entreprises américaines fut d'assez courte durée, et retrouva sa vigueur lorsque le gouvernement Trump réaffirma une posture américaine plus ferme, notamment sur le plan commercial, vis-à-vis de la Chine. 

Selon Dmitri Alperovitch (voir référence en fin d'article), l'accord a échoué (à pacifier les pratiques dans le cyberespace entre les deux puissances), mais reste néanmoins un modèle prometteur, car l'approche technique (défensif, dissuasion...) n'apportera jamais, seule, de réponse satisfaisante. Car les cyberattaques sont le symptôme des tensions géopolitiques, elles sont étroitement liées aux conflits, aux rivalités, aux ambitions des Etats. 

Nous déduisons donc de cette grille de lecture: 

- sans tensions géopolitiques il n'y aurait pas de tensions dans le cyberespace, notamment des postures agressives. Or ce point de vue ne saisit pas selon nous toute la réalité du cyberespace. On doit envisager la possibilité d'une exploitation offensive/agressive du cyberespace même en dehors de tensions géopolitiques spécifiques pré-existantes. le cyber n'est pas uniquement le reflet du "réel" politique. Il peut aussi être à l'origine de nouvelles tensions géopolitiques. En somme le cyberespace ne permet pas uniquement de prolonger la compétition des puissances (réalisme), mais il peut en être le moteur premier.  

- Les intérêts stratégiques nationaux seraient le moteur principal des cyberattaques. Mais ne peut on envisager que des intérêts autres que ceux de l'Etat soient en jeu (exemple: gouvernement kleptocratique)?

- L'une des réponses clefs aux cyber-menaces serait de nature politique, par la coopération internationale, par les accords internationaux, par le dialogue... Mais cela suppose, et l'exemple de l'accord de 2015 le montre bien, qu'il y ait volonté réelle de pacifier les relations dans le cyberespace (et en d'autres domaines) et continuité de l'effort (or les transitions politiques au sein même des Etats remettent en question ces accords qui restent fragiles). 

- Les réponses techniques ne sont certes pas la meilleur approche (la débauche d'efforts en cybersécurité n'a guère enrayé les phénomènes agressifs, offensifs, criminels, guerriers...) mais on ne peut s'en passer. Il n'y a donc aucune réponse véritablement satisfaisante face aux cyber-menaces: ni le technique ni le politique n'y mettent fin.  

A lire: Alperovitch, Dmitri. « The Case for Cyber-Realism ». Foreign Affairs, 14 décembre 2021. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2021-12-14/case-cyber-realism.

Monday, March 23, 2026

Concepts, théories: kleptocratie américaine

Comment expliquer ou caractériser, à l'aide quelle grille de lecture, la politique étrangère du gouvernement Trump? Telle est la question qu'adresse l'article d'A. Cooley et Daniel Nexon publié dans Foreign Affairs le 17 février 2026. 

Cooley, Alexander, et Daniel Nexon. « The Age of Kleptocracy ». Foreign Affairs, 17 février 2026. https://www.foreignaffairs.com/united-states/age-kleptocracy-cooley-nexon.

Les auteurs font l'hypothèse suivante: la politique étrangère de Trump ne peut pas être comprise à travers les cadres théoriques classiques (réaliste, intérêt national, approche transactionnelle), car elle est une politique kleptocratique, c'est-à-dire celle d'un système où l'action internationale de l'Etat est subordonnée à l'enrichissement personnel du dirigeant et de son entourage. L'objet premier de sa politique n'est pas l'intérêt national, mais privé. La politique étrangère est instrumentalisée, la distinction entre intérêts publics et privés est brouillée. L'approche transactionnelle est également dépassée car elle ignore la dimension prédatrice. Cette stratégie kleptocratique passe par une désinstitutionalisation systématique (démantèlement des institutions et des efforts menés de longue date dans la lutte contre la corruption internationale), une diplomatie personnalisée (quand la diplomatie est confiée à des personnes de la famille) et se solde par une déstabilisation de la démocratie. Les auteurs s'inquiètent de la pérennité de la gouvernance kleptocratique, survivant à l'ère Trump. Dans les régimes néopatrimoniaux transforment les Etats en extensions de leurs autorité (personnelle ou de parti). Dans les régimes kleptocrates la corruption est une fin en soi. La politique étrangère sert alors à détourner des ressources, créer des rentes, redistribuer richesse et pouvoir vers les proches. 

Sur la théorie de la "vague patrimoniale", lire : 

Hanson, Stephen E., et Jeffrey S. Kopstein. « Understanding the Global Patrimonial Wave ». Perspectives on Politics 20, no 1 (2022): 237‑49. https://doi.org/10.1017/S1537592721001195.

Tuesday, March 17, 2026

Livre de Yoann Nabat, "Surveiller et ficher - Portrait d'un pays sous contrôle", avril 2026.

Parution prochaine (10 avril 2026) du livre de Yoann Nabat (MC en droit privé et sciences criminelles à l'Université Bordeaux Montaigne) intitulé "Surveiller et ficher - Portrait d'un pays sous contrôle" aux Éditions Divergences. 


Sunday, March 15, 2026

Concepts, théories, hypothèses: cyber-opérations et stratégie navale chinoise

L'article de Francesco Ferazza et Konstantinos Mersinas publié dans les actes de la conférence ICCWS 2026, intitulé "New Naval Strategy, Not Cyberwar: China's State-Sponsored Maritime Cyber Operations", analyse les cyber-opérations étatiques chinoises contre le secteur maritime mondial entre 2015 et 2025. En dépassant la pure analyse technique des attaques, les auteurs entendent démontrer que les cyber-opérations répondent à une logique stratégique cohérente, et alimentent une forme de stratégie navale nouvelle qui s'appuie sur une compétition persistante sous le seuil du conflit armé. La stratégie vise à cartographier les systèmes maritimes adverses, maintenir des accès clandestins sur le long terme dans les réseaux, et prépositionne des capacités de perturbations qui pourront être activées en temps de crise. Les cyberattaques menées privilégient donc l'espionnage et la préparation stratégique, plutôt que des cyberattaques immédiatement visibles, destructrices, perturbatrices, coercitives. 

L'article mobilise les théories suivantes: la théorie des barrières de capacité (Smeets) (pourquoi les Etats ont des difficultés à développer des capacités cyber-offensives efficaces, et à les utiliser; les cyber-capacités offensives ne sont ni abondantes ni facilement utilisables, contrairement à l'idée répandue);  la théorie de l'intelligence contest logics (Lindsay) (les opérations cyber s'apparentent davantage à une compétition du renseignement, qu'à une guerre destructrice. La plupart des opérations cyber étatiques sont donc avant tout des opérations de renseignement clandestines); et enfin, la théorie du "persistent engagement" (Harknett, Goldman, Fischerkeller) (le cyberespace est un environnement de compétition stratégique continue entre les Etats, situé en permanence sous le seuil de la guerre). L'article tente de comprendre dans quelle mesure ces théories expliquent les stratégies chinoises dans le cyberespace, telle qu'illustrées par 3 opérations : i) Volt yphoon; (ii) APT40/Leviathan (MSS Hainan); and (iii) Mustang Panda (Earth Preta). 

Saturday, March 14, 2026

Russia - Internet blackouts

March 2026. Mobile internet outages have been reported in Russia in recent days. Cuts which, according to Kremlin spokesperson Dmitry Peskov, were decided for security/safety reasons. As in all societies dependent on these networks, the effects are immediate in the population who see their daily lives transformed: no more news online, no more communications with loved ones or of a professional nature, etc. The authorities are also considering new restrictions, preparing for more pressure on applications and websites, particularly foreign ones. The pressure is therefore increasing, and circumvention tools, such as VPNs, are even affected.

Thursday, March 12, 2026

A lire - revue RIS sur la guerre des systèmes

RIS - La Revue Internationale et Stratégique. n°141. Printemps 2026. (IRIS). Numéro sur le thème: "Guerre des systèmes: un abécédaire de la résilience". Ce numéro s'inscrit dans le prolongement de publications précédentes sur les transformations de la conflictualité. Les vulnérabilités des systèmes ne sont plus seulement des facteurs de fragilité mais deviennent des leviers de conflictualité. Hypothèse directrice de ce numéro: la risque systémique n'est plus un horizon abstrait, mais une grammaire de l'action et parfois de l'agression. 


A lire - Revue "International Security", vol.50, n°3

Revue International Security, vol. 50, n°3, Winter 2026. Deux articles y retiennent notre attention (même s'ils sont tous intéressants): 

Joel Brenner; Artificial Intelligence and the Problem of Surprise. International Security 2026; 50 (3): 127–155. doi: https://doi.org/10.1162/ISEC.a.399

- Lennart Maschmeyer; Deception and Detection: Why Artificial Intelligence Empowers Cyber Defense over Offense. International Security 2026; 50 (3): 86–126. doi: https://doi.org/10.1162/ISEC.a.398

Saturday, March 7, 2026

Concepts, théories : Souveraineté algorithmique

Sareen, Sanjeev. « Algorithmic Sovereignty in South Asia: India’s Use of AI in the 2025 Border Conflict ». Journal of Military and Strategic Studies 24, no 2 (2025). https://jmss.org/article/view/81710.

L’article de Sareen Sanjeev considère l’utilisation de l'IA par l’Inde dans le cadre du conflit frontalier indo-pakistanais de 2025 comme une illustration de la recherche de souveraineté algorithmique dans le domaine militaire. Ce conflit a pris naissance dans un contexte de succession d'incidents transfrontaliers au Cachemire, avec pour point culminant une attaque terroriste contre des civils en avril 2025, poussant l'Inde à réagir et décider d'une opération militaire. Au cours de ce conflit, l'Inde utilise de nombreux systèmes d'IA, dans des domaines opérationnels (défense aérienne, renseignement, surveillance, logistique, cyber-opérations). L'auteur considère que l'IA a renforcé l'efficacité opérationnelle (réduction du temps de décision, précision des frappes, résilience des systèmes militaires). Il en déduit que ces nouveaux conflits marquent une transition: désormais guerre à vitesse algorithmique notamment. La souveraineté algorithmique désignerait alors la capacité d'un Etat à développer, contrôler et déployer de manière autonome les technologies d'IA (comprenant données, algorithmes, infrastructures numériques, hardware), pour soutenir ses opérations militaires et politiques de sécurité. 

USA - White House - Cyberstrategy - March 2026

La Maison Blanche vient de publier sa nouvelle cyberstratégie: "President Trump's Cyberstrategy for America. March 2026". 7 pages. En voici les principales idées: le cyberespace est essentiel pour la prospérité économique, la sécurité nationale, et la vie des citoyens américains. Mais c'est un espace fortement contesté (adversaires étatiques, criminels, utilisent cet espace à des fins diverses, notamment pour assoir l'autoritarisme, affaiblir la démocratie, porter atteinte à la sécurité nationale et économique des Etats-Unis. La stratégie affiche la volonté américaine de répondre directement à ces menaces en mobilisant l'ensemble des instruments de puissance nationale. Le document insiste sur la coordination accrue entre le gouvernement, industrie, monde académique, alliés internationaux. La stratégie repose sur 6 piliers: modifier le comportement des acteurs hostiles (notamment en imposant des coûts aux adversaires, en créant des risques réels pour les acteurs malveillants); promouvoir une régulation de bon sens (réduire le poids de la réglementation qui pèse sur les entreprises par exemple); moderniser et sécuriser les réseaux fédéraux (zero-trust, crypto post-quantique...); sécuriser les infrastructures critiques; maintenir la supériorité dans les technologies critiques et émergentes; développer les talents. En somme, si la stratégie repose sur des lignes déjà tracées par les gouvernements depuis de nombreuses années désormais, elle affirme la détermination du gouvernement américain à défendre ses intérêts dans le cyberespace. Notons enfin que, dans ce document, la dimension informationnelle n'est qu'une composante de la compétition stratégique dans le cyberespace. Elle n'est pas affichée ici comme un pilier stratégique. 

Friday, March 6, 2026

Chine - Le développement de son arsenal d'IA militaire

Bresnick, Sam, Emelia S. Probasco, et Cole McFaul. « China’s AI Arsenal ». Foreign Affairs, 2 mars 2026. https://www.foreignaffairs.com/china/chinas-artificial-intelligence-arsenal.

Dans le processus continu de modernisation de ses armées, la Chine a bien entendu intégré les développements de l'IA. L'article que nous propose cette équipe de chercheurs présente les résultats d'un travail mené au sein du Center for Security and Emerging Technology de l'Université Georgetown (USA). Des milliers de documents publics d'achats militaires chinois ont été analysés. La modernisation de l'armée chinoise est structurée en trois phases: la mécanisation, l'informatisation (ces deux phases étant bien avancées) et une troisième, plus récente, qui consiste à intégrer l'IA (automatisation de certaines opérations ou systèmes d'aide à la prise de décision) (on utilisera en anglais le terme "intelligentization" pour désigner cette phase). Déploiement et expérimentation de l'IA s'appuient sur des applications multiples: véhicules autonomes, détection et réponse aux cyberattaques, surveillance maritime et spatiale, identification et ciblage d'objectifs, production de deepfakes, simulation, aide à la décision, etc. Tout ceci afin de préparer les forces de demain (et d'aujourd'hui...) aux nouvelles réalités du champ de bataille, en envisageant que es guerres futures deviennent des confrontations entre systèmes de systèmes. Pour cela la Chine semble privilégier le prototypage rapide et les cycles d'expérimentation courts, ainsi que l'intégration de technologies civiles dans les systèmes militaires (ce qui en soit n'est pas une nouveauté). Les auteurs soulignent ce qui selon eux constitue la limite de cette stratégie: la difficulté d'intégrer l'IA dans des opérations réelles et l'absence d'expérience du combat, ce qui a notamment pour conséquence une insuffisance de données militaires spécialisées nécessaires à l'entrainement des systèmes d'IA.  

Monday, March 2, 2026

France - Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie 2026

Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie  - 24 au 26 mars 2026 - Ecole Militaire. 

Informations, inscriptions...

USA - Hégémon prédateur

Tel est le titre d'un récent article de Stephen M. Walt, publié dans la revue Foreign Affairs de Mars/Avril 2026. "Predatory Hegemon. How Trump Wields American Power". La réflexion ici menée cherche à définir et qualifier l'approche des relations internationales qu'est celle de D. Trump, tour à tour qualifiée d'hégémonie illibérale, de réaliste, nationaliste, mercantiliste, impérialiste, isolationniste. Il y a sans doute une part de vrai dans chacune de ces étiquettes, mais il est difficile finalement de définir précisément sa posture, de la saisir dans son intégralité à l'aide d'un seul concept. S.M. Walt en propose donc un nouveau, qui définirait l'approche trumpienne des RI au cours de son second mandat présidentiel: celui d'hégémon prédateur, hégémonie prédatrice. Cette nouvelle étiquette désignant l'attitude américaine consistant à tirer profit de sa situation dominante pour soutirer des bénéfices économiques, tributs, marques de soumission tant de la part de ses adversaires que de ses alliés, dans une logique où seuls les USA sont gagnants. L'analyse de S.M. Walt va plus loin. Elle postule que cette stratégie est vouée à l'échec à long terme: alimente la défiance, affaiblit les alliances, réduit l'influence et la sécurité américaines.  

Un second article publié dans le même numéro de la revue Foreign Affairs, signé par Alexander Cooley et Daniel Nexon, prolonge la réflexion et avance même que la politique étrangère américaine est désormais largement subordonnée aux intérêts privés du président américain et de son entourage.