La liminalité est une notion introduite par Arnold van Gennep (1909) et reprise par l'américain Victor Turner dans les années 1970. Pour van Gennep la liminalité intervient lors d'un rituel ou rite de passage, dont elle constitue une étape intermédiaire au cours de laquelle l'individu n'est plus dans dans son ancien statut mais pas encore dans son nouveau, et se trouve donc dans un entre-deux. Elle est une attitude qui reste au seuil (ni dedans ni dehors), le seuil de passage entre deux états, un état transitoire donc. Pour Bateson le jeu des loutres est un exemple de la liminalité: pas un vrai combat mais pas non plus un non-combat: "Le jeu des loutres est ainsi classé entre les comportements agressifs et les comportements non agressifs : entre les deux".
Les RI se réapproprient le concept, à l'exemple de Maria Malksoo (Maria Malksoo, 2012) pour qui la liminalité se caractérise par l'absence ou la suspension des structures établies, une désorganisation des hiérarchies et des catégories, une ambiguïté fondamentale des positions et des identités, et globalement par un état où les entités se trouvent dans un entre-deux. Un moment où les acteurs passent d'un état à un autre sans appartenir à aucun des deux. La liminalité peut être considérée comme un moment de créativité, un espace où potentiellement peuvent émerger de nouvelles formes sociales et politiques. Pour Maria Malksoo, la liminalité est omniprésente dans les RI, car de nombreuses situations sont liminales: transitions politiques, crises, zones frontières, statuts politiques ambigus, pays partiellement européens mais pas totalement, ni totalement intégrés ni totalement extérieurs (Roumanie, Turquie Ukraine...) (Stoicescu, 2008), etc. La liminalité aurait des fonctions analytiques concrètes en RI: permettre d'analyser les moments de rupture (révolutions, guerres, transformations systémiques...), de lire les RI sous l'angle des dynamiques et moments de changements plutôt que des états stabilisés, montrer que les structures politiques naissent dans des moments d'instabilité. La liminalité n'est pas uniquement un état, elle est également construite, dans les discours politique et géopolitiques (Stoicescu, 2008).
Pour Bahar Rumelili (Rumelili, 2012) la notion de liminalité est un outil théorique qui permet de révéler l'instabilité des catégories identitaires (occident / non-occident; démocratique / non-démocratique) et les hiérarchies normatives qui en découlent. Il y aurait une tension permanente entre la structure, qui cherche à domestiquer la liminalité, et les acteurs liminaux qui subvertissent ces catégories. La liminalité constitue ainsi des espaces de contestation. En RI la liminalité nait des discours universalistes qui créent des catégories temporelles telles que "en développement", "en transition"...et par lesquelles certains acteurs se retrouvent placés dans une situation de perpétuel devenir. La liminalité nait également de discours particularistes (définissant des identités mutuellement exclusives telles que Europe / non-Europe). Quand ces deux discours se rencontrent ils créent des espaces liminaux, quand les catégories ne coïncident pas : un pays sera par exemple qualifié d'européen (géographiquement) mais non-européen (culturellement).
La guerre peut être un espace de liminalité (Malksoo, 2012). Le conflit israélo-palestinien post octobre 2003 (Ulhaq, 2025) pourrait être qualifié de liminal car ni guerre totalement conventionnelle, ni non conventionnelle, une guerre qui opère dans une ambiguïté politique, juridique, militaire. Le conflit est liminal quand il opère dans une zone grise, entre paix et guerre ouverte. On rencontre même l'expression "guerre liminale" pour désigner cet entre-deux, entre guerre et paix, où les distinctions classiques (guerre/paix, réel/perçu) s'estompent. Le domaine cognitif, de plus en plus pris en compte dans les conflits modernes, serait intrinsèquement liminal car entre réalité objective et perception subjective, espace qu'exploite l'IA en brouillant la frontière entre vrai et faux, réel et simulé. La puissance liminale ou pouvoir liminal (liminal power) désigne "la capacité d'agir et de surveiller les zones grises numériques, où la distinction entre menaces civiles, militaires et criminelles s'estompe". La Chine par exemple (elle n'est pas la seule) tente de projeter cette puissance liminale dans le cyberespace. Ce dernier est lieu de liminalité. P. Firchow (P. Firchow et alt., 2017) considère par exemple que l'usage des technologies numériques dans le peacebuilding est en état de liminalité, entendant là que leur rôle n'est pas stabilisé, et leur statut (outil de paix ou facteur de conflit) demeure incertain, on ne sait si ces technologies seront des outils de changement positif ou entraveront le peacebuilding.
Lire:
Firchow, Pamina, Charles Martin-Shields, Atalia Omer, et Roger Mac Ginty. « PeaceTech: The Liminal Spaces of Digital Technology in Peacebuilding ». International Studies Perspectives 18, no 1 (2017): 4‑42. https://doi.org/10.1093/isp/ekw007.
Van Gennep, Arnold. Les rites de passage. E. Nourry, 1909
Luvinale, Gabriele. « Liminal Domain: China’s Strategy to Militarize Dark Web Intelligence and Close the Decade-Long Gap - Analysis ». Extrema Ratio, 9 avril 2026. https://www.extremarationews.com/post/liminal-domain-china-s-strategy-to-militarize-dark-web-intelligence-and-close-the-decade-long-gap.
Mälksoo, Maria. « The challenge of liminality for International Relations theory ». Review of International Studies 38 (avril 2012): 481‑94. https://doi.org/10.1017/S0260210511000829.
Piette, Albert. « Liminalité ». In Dictionnaire des sciences du jeu. Érès, 2024. https://doi.org/10.3917/eres.broug.2024.01.0257.
Stoicescu, Maria Ruxandra. Liminality in International Relations: A Comparative Analysis of Discursive Articulations in the Geopolitical Visions of Romania, Turkey, and Ukraine. Graduate Institute of Inernational and Development Studies, 2008. https://repository.graduateinstitute.ch/record/1670.
Rumelili, Bahar. « Liminal identities and processes of domestication and subversion in International Relations ». Review of International Studies 38, no 2 (2012): 495‑508.
Turner, Victor. « Liminal to Liminoid, in Play, Flow, and Ritual: An Essay in Comparative Symbology. » Rice Institute Pamphlet – Rice University Studies, 60, no. 3 (1974) Rice University: https://hdl.handle.net/1911/63159.
Ulhaq, Faiq Dhiya, Priyanto Priyanto, et M. Afifuddin. « Liminal Warfare in the Israel-Palestinians War Case Study: Post-October 7, 2023 Attacks ». Jurnal Sosial, Politik dan Budaya (SOSPOLBUD) 4, no 1 (2025): 129‑40. https://doi.org/10.55927/sospolbud.v4i1.13774.