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Wednesday, June 17, 2026

Concepts, théories: Cyberpolitique / Cyberpolitics

De la politique ...

Qu'est-ce que la politique? Qu'est-ce qui est politique? La politique est "science et pratique du gouvernement", "manière particulière de gouverner, principes d'action, conduite dans le domaine public", "activité relative à l'exercice des pouvoirs dans un État", "science des affaires de l'État, affaires de l'État" (voir CNRTL). "La" politique désigne « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou influencer la répartition du pouvoir, soit entre les États, soit entre divers groupes au sein d’un même État » (Max Weber, 1919). Le titre de l'ouvrage d'Harold Lasswell (1936) tient souvent lieu de définition de la politique: "Politics: Who Gets What, When, and How". L'approche systémique de la politique formulée par David Easton (ses ouvrages de 1953 et 1965) fournit un cadre conceptuel de référence (la politique est définie comme those interactions through which values are authoritatively allocated for a society”). 

En anglais, "politics" (à ne pas confondre avec policy, qui désigne les politiques publiques, les programmes d'action, les mesures adoptées par les gouvernements) se réfère aux rapports de pouvoir, luttes d'influence, conflits d'intérêts, processus de décision collective, etc. Elle renvoie ici en effet à l'ensemble des rapports de pouvoir, conflits, négociations, processus de décisions qui déterminent la distribution, le contrôle, les modalités d'utilisation des ressources, règles, capacités de communication entre acteurs sur la scène internationale. En RI, la politique internationale (international politics) s'intéresse à la manière dont les acteurs internationaux (États, organisations internationales, entreprises, ONG, groupes transnationaux) utilisent, contrôlent, contestent ou gouvernent des ressources, des capacités, des systèmes afin de défendre leurs intérêts et d'accroître leur pouvoir. Dans le titre "The International Politics of Communication" (Alan Chong, 2025), que l'on traduira par "La politique internationale de la communication" ou "les enjeux politiques internationaux de la communication", "politics" est proche de la définition d'Harold Lasswell. La communication est un objet de pouvoir et de compétition internationale. 

... à la cyberpolitique 

La notion de cyberpolitique est apparue au début des années 2010. Nazli Choucri (2012) définit la cyberpolitique comme une "nouvelle modalité de politique avec des types de conflits nouveaux et de nouvelles opportunités de coopération ("a new mode of politics with new types of conflicts as well as new opportunities for cooperation"). La cyberpolitique résulte de la rencontre de deux processus: la politique (Nazli Choukri s'appuie sur la définition de Harold Lasswell, 1936) et le cyberespace, lieu d'interactions et de confrontations. Dans son ouvrage de 2012, Nazli Choucri construit la notion de cyberpolitique autour de plusieurs interrogations: comment prendre en compte le cyberespace dans l'analyse des RI et des politiques internationales; quels nouveaux types de conflits et de tensions internationales émergent des activités menées dans le cyberespace; quels sont les nouveaux modes de collaboration internationale... Sa principale question est de nature théorique: comment les théories des RI peuvent intégrer la place et les conséquences du cyberespace en construction? 

Des travaux plus récents ont prolongé ces réflexions sur la cyberpolitique. Citons en particulier les initiatives de l'Université de Coimbra qui ont donné lieu à deux conférences internationales ("Cyberpolitics: Political Philosophy of the Future, University of Coimbra, 2019 ; Technopolitics: Charting the Unknown, University of Coimbra, 2023) suivies chacune d'ouvrages collectifs qui en reprennent les principales contributions (Pereira Martin, 2021; Pereira Martins, 2024). 

La première conférence vise à construire ou définir la Cyberpolitique qui tente de saisir les transformations profondes qui ont lieu dans le champ politique, transformations de l'espace public (modifications des modalités du débat public, brouillage de la frontière public-privé...), des formes de pouvoir, de la participation politique, du droit, sous l'effet de l'intégration du cyberespace. Il s'agit donc de comprendre la politique dans une société dont les interactions sont médiatisées et restructurées par les technologies numériques. La conférence de 2023 s'intitule "Technopolitics", notion directement liée à la cyberpolitique, considérée comme le concept originel. La conférence s'efforce d'étendre la cyberpolitique "aux effets de la technologie sur nos vies, tout en plaçant la politique au centre de la pensée philosophique". Le contenu de l'appel à contribution de la conférence de 2019 donne un éclairage sur la largeur du spectre thématique définissant la cyberpolitique: e-democracy, e-governance, IA, singularité, smart cities, élections face au big data et aux algorithmes refondation des institutions, robots et humains, cyberguerre, cybersécurité, cyberculture, révolution technologique, art, culture, genre, etc. Nous pourrions regrouper ces thèmes autour de quelques ensembles de problématiques plus larges: fondements théoriques et philosophiques de la cyberpolitique; gouvernance, démocratie et institutions; sécurité, conflit et contrôle; économie politique du numérique; territoires, spatialisés numériques; culture, identités. La cyberpolitique n'est pas uniquement question de pouvoir ou de sécurité. Elle peut aussi questionner la transformation de la condition humaine et les formes de vie collectives sous l'effet du numérique. 

Dans l'article "Great Power Cyberpolitics and Global Cyberhegemony" (2025), Yavuz Akda˘g construit sa définition de la cyberpolitique en référence lui aussi aux conceptions de la politique proposées par David Easton et Harold Lasswell: "It can be conceptualized as a process of politics driven by human interactions to authoritatively determine who gets what, when, and how” in cyberspace—a new contested domain with its own methods and procedures. In cyberpolitics, actors struggle to influence or control resources and the behavior of others." 

La définition de la cyberpolitique comme domaine d'étude semble s'être stabilisée. Elle s'intéresse à l'ensemble des complexités émergentes de la politique mondiale façonnée par les interactions entre le domaine cyber et tous les aspects des relations internationales (Nazli Choucri, Jérome Anaya,2024).  

Lire

Akdağ, Yavuz. « Great Power Cyberpolitics and Global Cyberhegemony ». Perspectives on Politics, 31 mars 2025, 1‑22. https://doi.org/10.1017/S1537592725000040.

Easton David. The Political System: An Inquiry into the State of Political Science. Alfred A. Knopf. Alfred A. Knopf, 1953. http://archive.org/details/dli.ernet.507692.

Easton, David. A Framework for Political Analysis. Prentice-Hall, 1965.

Chong, Alan. The International Politics of Communication : Representing Community in a Globalizing World. University of Michigan Press, 2025. https://www.scienceopen.com/book?vid=4d7d4d98-2623-4b6d-932c-8c5c7de1d1bf.

Choucri, Nazli. Cyberpolitics in International Relations. MIT Press, 2012.

Choucri, Nazli, et Jerome Anaya. « Global CyberPolitics ». SSRN Scholarly Paper 4927115. Social Science Research Network, 15 août 2024. https://doi.org/10.2139/ssrn.4927115.

Lasswell, Harold Dwight. Politics: Who Gets What, When, How. Whittlesey House, 1936.

Pereira Martins, Constantino, éd. Cyberpolitics: Political Philosophy of the Future. Universidade de Coimbra. Instituto de Estudos Filosóficos. 2021.

Pereira Martins, Constantino, éd. Technopolitics: Charting the Unknown. Dialetica, 2024.

Weber, Max. Le savant et le politique. Le Monde en 10-18. Union Générale d’Éditions, 1919. https://philippe-gaberan.com/wp-content/uploads/2019/04/Le-savant-et-le-politique.pdf.


Billet rédigé par Daniel Ventre, 18 juin 2026.  

Friday, June 12, 2026

Concepts, théories: Cyber Grand Strategy

De la Grande Stratégie...

En relations internationales, la "grande stratégie", ou stratégie globale, renvoie à la manière dont les Etats coordonnent l'ensemble de leurs ressources et moyens (militaires, économiques, diplomatiques, technologiques, informationnels, culturels...) afin d'atteindre dans l'environnement international leurs objectifs politiques majeurs, fondamentaux, en assurant une cohérence entre les fins, les moyens, les méthodes. Une grande stratégie s'inscrit dans le long terme. Elle coordonne toutes les ressources vers un objectif à atteindre. La conception de la grande stratégie a été élargie au-delà du seul contexte militaire. 

La grande stratégie peut se résumer en l’alignement d’aspirations potentiellement infinies avec des capacités nécessairement limitées (John Lews Gaddis, 2018). De nombreux exemples de grandes stratégies peuvent être évoqués (Peter Layton, 2018): les grandes stratégies de déni (denial grand strategies) telles que la grande stratégie de l'Amérique en guerre contre l'Iraq (1991-1992), la grande stratégie de détente de l'URSS; les grandes stratégies d'engagement (engagement grand strategies) au rang desquelles la grande stratégie américaine pour le relèvement de l'Europe 1947-1952; les grandes stratégies de réforme (reform grand strategy) dont la grande stratégie américaine de changement de régime en Iraq (2002) est un exemple. 

La grande stratégie qui guide l'action du gouvernement de D. Trump est un projet de renouveau de l'Amérique (America Great Again) qui entend repositionner le pays sur la scène internationale et à redéfinir les règles de celle-ci, en réaffirmant la primauté des nations souveraines et indépendantes. Cette stratégie attaque le multilatéralisme (Charles Kupchan, 2018) et renoue avec la doctrine de Washington (l'Amérique doit étendre ses relations commerciales avec les nations étrangères mais entretenir avec elles aussi peu de liens politiques que possible).  

Ivan U. Kłyszcz (2026) analyse la grande stratégie de la Russie contemporaine au prisme de la notion de multipolarité (définie ici "comme l'état final souhaité par le Kremlin dans sa politique étrangère depuis le milieu des années 1990"). La grande stratégie russe s'exprime en tant que stratégie "grand plans" et "grand behaviours". 

Mais les chercheurs ne parlent pas tous nécessairement de la même chose quand ils mobilisent cette notion de "grande stratégie". D'après Nina Silove (2018), il est nécessaire de distinguer trois lectures possibles du concept de grande stratégie: la grande stratégie en tant que grand plan (grand plans) où l'Etat construit un plan, élaboré par ses dirigeants, qui vise à coordonner les ressources dont il dispose pour atteindre ses objectifs de long terme; la grande stratégie comme grands principes (grand principles) qui est alors plutôt une vision générale, un principe organisateur, un ensemble d'idées qui orientent les décisions des dirigeants; et enfin la grande stratégie comme un grand comportement (grand behavior) qui est un modèle de comportement observable de l'Etat au fil du temps. 

... à la Cyber Grande Stratégie (Cyber Grand Strategy) (ou grande cyber stratégie / grand-cyber strategy)

La cybersécurité/défense peut être une composante de la grande stratégie. C'est cette intégration du cyber dans la vision plus générale de la grande stratégie que l'on peut appeler "cyber grande stratégie" ou simplement "grande stratégie dans le cyberespace" (E.D. Lonergan, M. Poznansky, 2024). Tant la quête de souveraineté numérique, que la construction de postures et capacités de cybersécurité et cyberdéfense (y compris dans leur dimension offensive), contribuent à la réalisation d'objectifs plus larges de puissance, d'autonomie stratégique, de puissance. 

Lire

Gaddis, John Lewis. On Grand Strategy. Penguin Press, 2018.

Kłyszcz, Ivan U. Russian Grand Strategy. The Quest for Major Power Status and a Multipolar World Order. Cambridge Elements. Cambridge University Press, 2026. https://www.cambridge.org/core/elements/russian-grand-strategy/6C5FDB249599F15F91104A2D54434868.

Kupchan, Charles. « Trump’s Nineteenth-Century Grand Strategy ». Foreign Affairs, 26 septembre 2018. https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2018-09-26/trumps-nineteenth-century-grand-strategy.

Layton, Peter. Grand Strategy. Grand Strategy, 2018.

Lonergan, Erica D., et Michael Poznansky. « Competing Visions for US Grand Strategy in Cyberspace ». Security Studies 33, no 4 (2024): 607‑39. https://doi.org/10.1080/09636412.2024.2393862.

Silove, Nina. « Beyond the Buzzword: The Three Meanings of “Grand Strategy” ». Security Studies 27, no 1 (2018): 27‑57. https://doi.org/10.1080/09636412.2017.1360073.

Weber, Valentin. « Linking cyber strategy with grand strategy: the case of the United States ». Journal of Cyber Policy 3, no 2 (2018): 236‑57. https://doi.org/10.1080/23738871.2018.1511741.

Monday, June 8, 2026

Concepts, théories: Cyber Neoliberalism / Cyber Néo-libéralisme

Le néolibéralisme, théorie économique et politique de la fin apparue à la fin du 20° siècle, est une "forme moderne du libéralisme qui admet une intervention limitée de l'Etat" (CNRTL), qui prône un "capitalisme de marché libre avec une intervention minimale de l'Etat". C'est donc le secteur privé qui doit contrôler l'économie, le rôle de l'Etat devant être la création de l'environnement propice à la concurrence. Il se distingue là du libéralisme, qui se fondait sur un laisser-faire strict, mais élargit également la conception du libéralisme "en y intégrant une économie sociale, la financiarisation des relations sociales et une propension à l'expansion à l'échelle mondiale" (David Lane, 2023). 

Guillermina Seri rappelle que le néolibéralisme est l'expression actuelle dominante du capitalisme (les marchés seraient la solution à tous les problèmes des sociétés) et en souligne les effets pervers. Les racines autoritaires des politiques néolibérales imposent leur violence aux gouvernements démocratiques, sont sources d'exclusion, d'abus et de violences (via notamment leurs politiques sécuritaires, les politiques d'état d'urgence, les mécanismes policiers...) exercés sur les individus et plus globalement affectent les démocraties et les droits humains. Surtout, le néolibéralisme sait user des moyens permettant de se légitimer et donc à la fois de se développer et persister. Mais des formes de résistances ont pris forme, faisant entendre leurs voix pour revendiquer des formes alternatives de démocratie: militantisme, défense des droits des communautés subissant diverses formes d'exploitation, déplacements, etc. (Guillerma Seri, 2026). 

La notion de cyber néolibéralisme (cyber neoliberalism) désignerait quant à elle "la liberté néolibérale/libertarienne sur internet" (Benjamin Davison, 2018): rien ni personne (individu, entreprise, gouvernement) ne saurait limiter les propos tenus en ligne. Le néolibéralisme numérique (digital neoliberalism) ferait référence à l'utilisation non régulée des données personnelles (Steger and Roy, 2020). Le néolibéralisme post-numérique (post-digital) renverrait à une nouvelle phase du néolibéralisme tirant parti du numérique pour optimiser nos vies (optimisation facilitée et intensifiée par le numérique) (P. Taylor Webb, 2023). 

Lire

Lane, David. « Global Neoliberalism and What It Means ». In Global Neoliberal Capitalism and the Alternatives: From Social Democracy to State Capitalisms, édité par David Lane. Policy Press, 2023. https://doi.org/10.1332/policypress/9781529220902.003.0002.

Seri, Guillermina. Neoliberalism and Unlawful Governance: The Crisis of Democratic Rights. University of Michigan Press, 2026. https://doi.org/10.3998/mpub.14493839.

Steger, Manfred B., Ravi K. Roy, Manfred B. Steger, et Ravi K. Roy. Neoliberalism: A Very Short Introduction. Second Edition, Second Edition. Very Short Introductions. Oxford University Press, 2021.

Webb, P. Taylor. « Postdigital Neoliberalism ». In Encyclopedia of Postdigital Science and Education. Springer, Cham, 2023. https://doi.org/10.1007/978-3-031-35469-4_44-1.

A lire: "The International Politics of Communication". Prof. Alan Chong (RSIS) (Singapore)

New book by Prof. Alan Chong (RSIS) (Singapore): "The International Politics of Communication: Representing Community in a Globalizing World". 457 pages. University of Michigan Press. 2025. 

"In an era of globalization, international communication constantly takes place across borders, defying sovereign control as it influences opinion. While diplomacy between states is the visible face of international relations, this "informal diplomacy" is usually less visible but no less powerful. Information politics can be found in propaganda, Internet politics, educational exchanges, tourism, and even popular film" (...)

The book may be downloaded for free : 

https://www.fulcrum.org/concern/monographs/0r967648w?locale=en#toc


Wednesday, June 3, 2026

Concepts, théories: Pragmatisme / Pragmatism

Le pragmatisme est une "doctrine qui prend pour critère de vérité d'une idée ou d'une théorie sa possibilité d'action sur le réel" et qui par extension désigne un "comportement, attitude intellectuelle ou politique, étude qui privilégie l'observation des faits par rapport à la théorie" (définitions du CNRTL). Le pragmatisme est également une attitude politique fondée sur le réalisme (CNRTL). Est pragmatiste celui qui cherche l'efficacité, l'utilité dans son action, son comportement; ou qui est conforme aux enseignements du pragmatisme (philosophie) (CNRTL). Science ou approche pragmatique: "Qui concerne les faits réels, l'action et le comportement que leur observation et leur étude enseignent." (CNRTL). 

En relations internationales le pragmatisme peut être relié au réalisme dont il est issu. Il renvoie à une approche stratégique utilitariste qui privilégie l'efficacité (prises de décisions en fonction de résultats concrets attendus et non de principes idéologiques), l'adaptation au contexte (agir en fonction des circonstances, des rapports de force, maximiser les intérêts nationaux, realpolitik), écarte l'idéalisme (les valeurs universelles ne sont par exemple pas la priorité). 

Selon Molly Cochran, le pragmatisme s'est fait une place dans le RI (ce qu'elle qualifie de tournant pragmatiste) après la crise du positivisme dans les années 1980-1990. L'incapacité des paradigmes dominants à anticiper et expliquer la fin de la guerre froide aurait ouvert un espace à d'autres approches, notamment constructivistes, post-positivistes, interprétatives et pragmatiste, autant d'alternatives épistémologiques, méthodologiques (Molly Cochran, 2012). Pour le pragmatisme prime la compréhension et l'explication du phénomène étudié/observé: il est possible de combiner plusieurs théories si elles sont utiles à une meilleure compréhension du phénomène étudié (Jérémie Cornut, 2010).  

L'approche pragmatique paraît adaptée au traitement des enjeux cyber (cybersécurité, cyberconflits, cyberpolitique). Les multiples menaces qui prennent forme dans l'environnement cyber peuvent en effet être appréhendées en considérant la nécessité de prises de décisions fondées sur l'expérience et l'évaluation concrète des résultats que produisent les mesures pour les contrer, et non pas en se référant à des principes abstraits ou à des doctrines rigides (Bash Savage-Mansaray, 2025, paragraphe 1.7.1). 

Lire

Cochran, Molly. « Pragmatism and International Relations ». European Journal of Pragmatism and American Philosophy IV, no 1 (2012): 23. https://doi.org/10.4000/ejpap.777.

Cornut, Jérémie. « Contre le « paradigmatisme » : le pragmatisme problem-driven et la théorie des relations internationales ». Dynamiques Internationales, no 3 (2010): 1‑14.

Savage-Mansaray, Bash. « Cybersecurity and Resilient Structures within SMEs ». Phd, University of Warwick, 2025. http://webcat.warwick.ac.uk/record=b4757211.

Friday, May 29, 2026

Concepts, théories: Transactionnalisme dans les RI / Transactionalism in IR

Le transactionnalisme est une approche de politique étrangère qui privilégie le bilatéralisme au multilatéralisme; qui privilégie les gains immédiats, de court terme, à une vision stratégique de long terme (ne suit donc pas une "grande stratégie"); où les gains des uns sont perçus comme des pertes pour les autres (jeu à somme nulle); repose sur des relations fragiles, fondée sur des transactions ponctuelles et non des relations stables de longue durée; qui n'est pas fondée sur des valeurs, normes ou principes communs mais répond plutôt à des considérations de politique intérieure, voire à des logiques de pouvoir de quelques individus ou groupes d'individus (avec la personnalisation de la politique étrangère tendent à se confondre intérêt général de l'Etat et intérêts des dirigeants). Dans cette logique de diplomatie flexible au cas par cas, qui valorise les accords ponctuels, sectoriels, réversibles, sont considérées comme autant de contraintes les alliances, les organisations internationales, les institutions multilatérales. Le transactionnalisme peut être perçu comme un reflet de la crise du multilatéralisme. Il contribue à l'affaiblissement des normes internationales en privilégiant des intérêts immédiats aux principes normatifs internationaux. Il ajoute également de l'instabilité et de l'imprévisibilité dans les RI. D. Trump, V. Poutine ou encore R.T. Erdogan privilégieraient ainsi le transactionnalisme (Galib Bashirov, 2019). Le transactionnalisme est la "recherche de solutions négociées, de préférence de manière bilatérale et interpersonnelle. Cette « personnalisation » peu habituelle de la politique a le potentiel de transformer la perception d’un enjeu" (D. Gros, N. Vilboux, Ph.Gros, 2025) La transactionnalisme transforme la diplomatie en marché, en espace de marchandages (et non pas de négociations) et calculs de rentabilité, stratégie de survie à court terme pour une ère d'incertitudes (Isaiah Wilson, 2025). La politique de l'administration Trump est marquée par le transactionnalisme: quand par exemple elle conditionne le maintien de ses garanties de sécurité (pour l'Europe, d'autres Etats) à des concessions économiques majeures. 

Lire

Bashirov, Galib, et Ihsan Yilmaz. « The rise of transactionalism in international relations: evidence from Turkey’s relations with the European Union ». Australian Journal of International Affairs 74, no 2 (2020): 165‑84. https://doi.org/10.1080/10357718.2019.1693495.

Gros, Didier, Nicole Vilboux, et Philippe Gros. Évolutions possibles de la politique de sécurité et défense sous le second mandat de Donald Trump. 5. Observatoire de la politique américaine de défense. Ministère des Armées, 2025. https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/dgris/Evolutions%20politique%20d%C3%A9fense%20US_FRS_f%C3%A9vrier%202025.pdf.

Wilson, Isaiah. « Beyond Transactionalism ... » Substack newsletter. Compound Security, Unlocked, 19 novembre 2025. https://compoundsecurityunlocked.substack.com/p/beyond-transactionalism.

Tuesday, May 26, 2026

Concepts, théories: Presentism / Présentisme

Le "présentisme" désigne une perspective qui consiste à lire et interpréter le passé au prisme du présent, des idées et des points de vue ou catégories du présent, des valeurs contemporaines et 2) renvoie à l'idée de domination du présent dans les sociétés contemporaines. C'est une notion qui est débattue en philosophie, en histoire, en relations internationales et autres disciplines. 

On qualifiera de présentiste la vision du monde qui considère l'époque actuelle comme exceptionnellement nouvelle, plus instable, plus révolutionnaire que le passé. La notion de présentisme est appliquée ici de manière critique: il est erroné d'affirmer aussi radicalement le caractère exceptionnel du présent, car le passé est constitué de successions de ruptures, de transformations (militaires, industrielles, scientifiques, sociales, culturelles...) au moins aussi majeures que celles du monde contemporain (Paul Barnes, 2019). Le monde d'avant était tout aussi instable que le monde actuel. Le présentisme n'est pas sans risque. Appliqué au domaine militaire et stratégique par exemple, le présentisme conduit à plusieurs erreurs: considérer que les conflits modernes sont sans précédent, que les technologies n'ont jamais transformé les guerres et les conflits de manière aussi importante qu'aujourd'hui (ce qui conduit à surestimer le potentiel des nouvelles armes), voire considérer que la nature même de la guerre s'en trouve modifiée radicalement, et négliger la continuité historique des formes de conflits. Pour Paul Barnes, les concepts contemporains (hybrid warfare, gray-zone, etc.) sont avant tout des reformulations de phénomènes anciens, davantage que des ruptures. Mobiliser la notion de présentisme permet aussi de produire une lecture critique de la néophilie (attrait exagéré pour la nouveauté ou ce qui est considéré comme tel: le présentisme incite à penser que notre époque est radicalement différente, la néophilie célèbre cette supposée nouveauté). Alerter sur les risques du présentisme ne signifie pas nier l'innovation mais impose plus de mesure face à la tendance qui place dans toute innovation une rupture civilisationnelle ou stratégique. 

Nombre d'analyses stratégiques souffriraient ainsi d'un biais de présentisme (Murat Çalışkan, 2024) conduisant à interpréter à tort les opérations russes en Ukraine comme une nouvelle forme de guerre. La guerre hybride, notion dont on use pour parler de cette guerre, n'est pas une rupture historique, les guerres ont toujours combiné dimension militaire et non militaire, les opérations informationnelles ne sont pas nouvelles, et les acteurs étatiques dans les guerres ont toujours utilisé, en les combinant, des moyens politiques, psychologiques, économiques, diplomatiques, en même temps que les opérations militaires. Le présentisme correspond à une focalisation excessive sur le présent, en le détachant de ses racines historiques, et surestimant le caractère inédit des évènements contemporains. 

Pour certains chercheurs le présentisme n'est pas une simple tendance intellectuelle qui privilégie le présent, mais doit être appréhendé comme un instrument idéologique, une technique politique, un mécanisme de production d'oubli historique: détacher par exemple les inégalités contemporaines de leurs causes historiques, effacer les preuves historiques (détruire des archives, des données, disparition d'outils statistiques...) (Russell Bell, 2025)

Lire

Barnes, Paul. « Neophilia, Presentism, and Their Deleterious Consequences for Western Military Strategy - Modern War Institute ». Modern War Institute - Wes Point, 6 mars 2019. https://mwi.westpoint.edu/neophilia-presentism-deleterious-consequences-western-military-strategy/.

Çalışkan, Murat. « A Reminder Of Russia’s War In Ukraine: “Hybrid Warfare And Presentism” - Nato-Veterans ». International Military Organisation - NATO. Defense Discussions. NAVI, 15 avril 2024. https://nato-veterans.org/a-reminder-of-russias-war-in-ukraine-hybrid-warfare-and-presentism/.

McIntosh, Christopher, éd. « A Presentist Approach to International Relations: A Toolkit for Political Analysis ». In The Time of Global Politics: International Relations as Study of the Present. Cambridge University Press, 2023. https://doi.org/10.1017/9781009386838.003.

Bell, Russell. « The Weaponization of Presentism and Anti-Woke Discourse: A Critical Framework for Understanding Contemporary Structural Erasure ». SSRN Scholarly Paper 5527340. Social Science Research Network, 25 septembre 2025. https://doi.org/10.2139/ssrn.5527340.